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( 8 décembre, 2014 )

Lettre ouverte à mon arrière-grand-mère

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Louise Leconte, née Leverrand

17 avril 1885-18 octobre 1963

 

Oublier le corps, couché dans la terre du cimetière de Bricqueville depuis plus de 50 ans ! Pour retrouver l’esprit, toujours vivant, de ma bonne arrière-grand-mère Louise ! Quel bonheur et …quel programme !

                                     Très chère grand-mère Louise

De Marie Jourdan (1857-1940) et Charles Leverrand (1856-1905), cultivateurs au bourg de Muneville, (juste derrière le cimetière, future ferme de Paul Charrette), tu étais l’aînée des trois enfants. Charles, 29 ans et Marie, 28 ans, tes parents qui s’étaient unis le 8 juillet 1884 t’ont aussitôt désirée puisque, neuf mois et 9 jours plus tard, tu leur venais au monde ce  vendredi 17 avril de l’an de grâce 1885.

Baptême et relevailles

Fille de paysans, tu naquis à la ferme  de tes parents et grands-parents paternels, Rose Blanchard (1815-1872) et Auguste Leverrand (1825-1894), au bourg de Muneville-sur-mer. Nommée Louise, Augustine. Un charmant second prénom donné par ta marraine, futur prénom peu charmant de ta belle-mère acariâtre. Pourquoi baptisée en l’église le jour même de ta naissance ? La hantise de voir son enfant mourir sans la grâce de ce sacrement était, depuis des lustres, à l’origine de cette hâte de la cérémonie. Tant pis pour la maman ne pouvant y assister, clouée au lit et devant attendre quarante jours sans quitter la maison, jusqu’au matin des relevailles. En cette fin de XIXème siècle, ta maman a-t-elle observé à la lettre les autres faits et gestes interdits par l’Eglise à une femme fraîchement accouchée? Donc interdiction de reprendre les rapports sexuels, plus encore de partager la couche de son mari qu’elle souillerait, d’aller chercher de l’eau au puits qui se tarirait, de demander du feu à une voisine qui allaite car son lait s’épuiserait, voire de toucher au pain, aliment sacré, et bien sûr pas question d’aller à la messe ou même à l’église.

Si tu a été lavée du péché par le baptême, Marie, ta maman, est encore impure et doit, à l’imitation de la Vierge Marie, attendre quarante jours pour réintégrer la société, tant chrétienne que profane. Ce jour-là, elle se rendra à l’église accompagnée de quelque voisine et, agenouillée devant le porche, un cierge allumé en main, attendra que le prêtre vienne la bénir et réciter des psaumes. Elle assistera à sa première messe d’action de grâces afin de remercier Dieu de sa maternité. Elle apportera un pain qu’elle fera bénir et partagera avec le curé. Enfin, après de nouvelles prières, elle rejoindra sa place et sa vie quotidienne.. Marie pourra enfin revivre…

Auguste et Léon, les frères au tragique destin

Trois ans plus tard, naissait Auguste, le 6 mars 1888, baptisé le jour même en la même église. Nommé Auguste François par son parrain, Aimable Le Verrand (1859-1936), le frère de ton père et par sa marraine et soeur de ta mère, Léonie Jourdan.

Deuxième classe du 372ème régiment d’infanterie, il serait tué près de Salonique (dans les Balkans) le 20 novembre 1916, à la Grande Guerre de 1914-18.

Et le petit Léon Hyancinthe (13 août 1896-26 août 1896), quelle maladie l’a frappé, l’emportant dans la mort 13 jours après sa naissance ?

Pour soulager maman, as-tu souvent bercé ce frêle redot (terme normand pour désigner le dernier né tardif d’une famille) ? L’as-tu consolé dans tes bras de toute jeune fille de onze ans ? As-tu séché les larmes de ta maman lorsqu’on  lui a enlevé ce petit ange pour le porter en terre ?

Emmanuel, l’homme de ta vie

Pensais-tu que le jour où tu as rencontré cet homme de 26 ans, toi qui en avais 14,  il deviendrait ton mari ? Fut-ce le coup de foudre, malgré la différence d’âge ?

Qu’est-ce qui t’a séduite en lui ? Sa haute taille, sa douceur, sa sveltesse, son regard, sa moustache ? Vos rencontres, en tout bien tout honneur, avoue-le, ne plaisaient guère à Pierre (1847-1910) et Augustine née Lebreton (1850-), les parents  de ton promis.

« Pourquoi s’enticher d’une gamine ? Elle ne saura rien faire de bon, à c’tâge ? Et la dot, elle en apporte une au moins ? »

Né le 26 août 1872 au village de la Gardinière à Bricqueville-sur-mer, la commune voisine, Emmanuel Gustave Leconte était certes beau garçon.

L’as-tu découvert lors d’une fête de village, au cours d’une corvée agricole ou encore à un mariage de lointaine parenté commune ?

En tout cas tu l’avais dans la peau et le clamais haut et fort puisque les oreilles s’en souviennent.

Ton mari avait réussi à obtenir, après d’âpres discussions fort animées, le consentement, dûment légalisé et enregistré, de ses parents pour votre mariage auquel, bien entendu, ils ne daignèrent pas assister.

Le 5 mai 1903, tu venais d’avoir 18 ans, tu l’as épousé, ton bel Emmanuel ! Envers et contre la volonté de tes beaux-parents qui, par vengeance, ont choisi cette même date pour faire bénir la grande maison de pierre de la Platoisière, dont la construction venait tout juste de prendre fin. Cette superbe demeure aux nombreuses pièces dans laquelle vous auriez pu vous installer !

C’est Louis Lebas (1829-1910), le maire de 74 ans, du village Beaumont, qui vous a unis. Pourquoi, Charles, ton papa qui remplissait la fonction d’adjoint, ne vous a -t-il pas mariés lui-même ?

Les publications de votre mariage avaient été faites aux mairies de Bricqueville les dimanches 12 et 19 avril et de Muneville les 19 et 26 avril.

Le 30 avril, le contrat de mariage fut établi devant Maître Dupray Beuzeville, notaire à Bréhal, qui délivra un certificat pour le prix de 19 francs, 38 centimes, décimes compris.

Qui signa l’acte de consentement du mariage ?

De ton côté :

1-Aimable Leverrand, 43 ans, né vers1860, ton oncle et frère de ton père Charles, cultivateur à Muneville.

2-François Leverrand, ton cousin à la 3ème génération, beau-frère de Julien Lirot, 34 ans, né vers 1871.

Représentant Emmanuel

1-Manuel Alexandre Leconte, cultivateur à Bricqueville, 51 ans, né vers 1852.

2-Aimable Leconte, cultivateur à Bricqueville, 63 ans (né vers 1840).

Qu’apportiez-vous en dot ?

Emmanuel apportait en mariage, provenant de ses gains et économies : vêtements, linges, mobilier d’intérieur et d’exploitation, mort et vif, le tout estimé à 2500 francs.

Et toi, tu apportais un trousseau composé de vêtements, linges de corps, de lit, de table, deux armoires, un lit complet, le tout à 1500 francs (quinze cents francs).

Vous avez dû vous contenter, pendant sept ans, d’une modeste bâtisse aux murs d’argile, à quelques centaines de mètres à travers champs, ce qui restait jusqu’en 2008 des masures à Caquevel, sur la route du haut de la Platoisière. !

Qu’importait puisque vous vous aimiez si fort !

Onze mois après votre union devant Dieu et les hommes, Louise, tu as donné naissance à Marie, le 4 mai 1904. Tu venais d’avoir 19 ans.

L’accident de ton père

Hélas, un drame vous a frappés quelques mois plus tard, le 1er janvier 1905.

Charles, ton père, qui conduisait sa charrette tirée par le cheval, alors qu’il arrivait au virage près du cimetière de Muneville, est accidentellement tombé le 31 décembre 1904 et a été écrasé par les lourdes roues du véhicule. Il est décédé le lendemain 1er janvier 1905, à 2 H du matin.

Chaque 1er janvier  qu’il te resterait à vivre, comment ne pas revoir ce cauchemar ! Je me souviens que, moi enfant, dans les années 1950-60, j’allais avec ma famille te souhaiter la Bonne Année dans ta petite et modeste maison du bourg de Muneville. Après la grand messe, nous te voyions te faufiler jusque chez le boulanger et en sortir , ton cabas noir tressé alourdi d’une odorante brioche encore tiède dont tu nous régalais après l’avoir religieusement  marquée du signe de la Croix et puis tranchée, en évoquant, les yeux encore embués de larmes même après tant d’années, la mort tragique de ton papa chéri, alors qu’il n’avait que 48 ans. Marie, ta maman, lui survivrait 36 années, décédant le 9 juillet 1940, âgée de 83 ans. Ta maman avait vu le jour au village de la Hardonnière. Sa soeur Léonie épouserait François Carbonnel. C’est ce couple qui  commencerait, avant 1914, la restauration d’un bâtiment agricole en future demeure pour Eugène (1890-1918) ou Pierre (1893-1915), un de leurs trois fils vivants qui ne reviendrait jamais de la Grande Guerre, tué au champ d’honneur. Claude, mon époux, reprendrait, plus de 90 années après, la rénovation de ce lieu, devenu après bon nombre de travaux, la charmante maison dans laquelle habitent Romaric, notre second fils, Mélanie, son épouse et leurs adorables enfants, Laly et Baptiste.

Ta demeure d’épousée, celle de mon enfance

Eh oui, grand-mère Louise, il a fallu que Pierre Leconte, le bâtisseur  (1847-1910), ton beau-père, décède pour que vous ayez enfin  accès à la grande maison neuve de la Platoisière. Hélas, un différend (l’âge de la promise : 18 ans ) opposait Emmanuel à ses parents, bâtisseurs de la demeure et ni lui ni toi, sa jeune femme ne furent acceptés. Marie a grandi au milieu de ses parents aimants, cultivateurs dont les journées étaient rythmées par les travaux des champs, la traite des quelques vaches, parfois en des lieux très éloignés. C’est à pied, munie d’un jouquet et de deux seaux que tu te rendais jusqu’à la Verrerie, à 3kms, deux fois par jour pour y traire ses vaches.

Quel bonheur d’emménager, avec Marie, votre fille de 6 ans, dans la vaste demeure ! Bien sûr, il vous faudra supporter Augustine fraîchement veuve, qui s’est réservé la pièce d’à côté, la salle, comme nous la nommions.

Si toi,  Louise, tu as peu à peu accepté d’établir un semblant de paix avec elle, Emmanuel n’a jamais redit un seul mot à sa mère !

Tiens, le facteur vient d’apporter une jolie carte d’Auguste, ton frère, ce 3 avril 1910, veille des six ans de Marie, ta fille !

« Je t’envoie cette carte pour tes six ans et je te souhaite Bonne et Heureuse Fête.

C’est de la part de ton oncle qui t’embrasse tendrement. »

A Leverrand

En 1910, tu étais présente, en compagnie de ton Emmanuel adoré, à ta droite, l’homme à la moustache relevée et au beau sourire. et de Marie au mariage de ta cousine et copine Marie « Du Hab ». Tu avais 25 ans et lui 37 déjà.

 

mariage Marie du Hab Louise et  Emmanuel

Louise 1

 

 

 

 

 

 

 

 

mariage Marie du Hab

 

 

 

 

 

 

 

26 août 1912, tu étais au mariage de Joseph Carbonel et d’Armandine Adam.

 

 

 

Emmanuel Leconte, le mari de grand-mère Louise, à la guerre 14-18

Mariée, tu l’as été pendant 22 ans, ton Emmanuel ayant quitté la vie à 53 ans seulement, le 21 mai 1925. Seule la grande guerre vous avait séparés quatre longues années.

Quatre longues années durant lesquelles vous, les deux amoureux, avez échangé beaucoup de  lettres et cartes postales précieusement conservées.

Témoins ces deux missives de Marie, ta fille, alors âgée de 13 ans.

 

Bricqueville-sur-mer,

le 22 juin 1916,

Mon cher papa

Nous avons reçu votre carte du 17 dans laquelle vous dites que vous croyez que je ne suis plus malade. Je suis encore un peu enrhumée mais ce n’est rien car je retourne à l’école demain.

Vous croyez que nous n’avons pas de foin d’abas, mais vous vous trompez car nous avons la Vallée et le Collette. Aujourd’hui, maman est allée faucher, avec Léon et Eugénie, la Vallée et les Homards, mais Eugénie a resté à la Vallée pour étendre la Vallée mais elle n’a pas pu terminer car il a tombé un peu d’eau. Mon oncle a récrit aujourd’hui. Il a touché une de vos cartes. Alphonse doit être rentré au 58è car il a récrit aujourd’hui chez lui. Alfred Ouin est réformé tout à fait : il ne faut pas qu’il soit bien costaud. Tous les autours et auteresses vous souhaitent le bonjour. Je termine en vous embrassant bien tendrement.

Votre petite fille qui pense à vous.

Marie Leconte

 

Bricqueville-sur-mer,

le 29 mai 1916

Mon cher papa

Nous avons reçu hier votre lettre du 24. Nous sommes bien contentes de vous savoir arrivés en bonne santé à ……Florent. Peut-être reverrez-vous des gars du pays ? Hier, nous sommes allées à Bréhal essayer ma robe et chez Emile Adam mais il n’avait pas regardé au bois. Aujourd’hui, Léon et maman sont partis faucher à la Verrerie mais ils n’ont pu continuer car il est venu un orage. Léonie a changé les bêtes aujourd’hui. Les vaches sont mises dans la Germanière, les 4 jeunes veaux dans la Vignette et les autres dans la Lande au Breton. Mon oncle a récrit aujourd’hui : il se porte bien, il croit que vous êtes au pays et il dit de vous souhaiter le bonjour. Il fait des routes et des pistes pour le ravitaillement et est toujours entre Doiran et Sères (Grèce). Tous les autours et auteresses se joignent à moi pour vous souhaiter le bonjour.

Votre petite fille qui vous embrasse bien tendrement.

Marie Leconte

 

Les deux suivantes sont de toi, Louise.

 

Bricqueville-sur-mer,

Le 12 mai 1917

Mon cher Emmanuel

Je suis allée hier après-midi, comme je te l’avais dit, chercher du guano et, en même temps, j’ai placé, en bons de la Défense Nationale, les 300 F que ma mère m’avait donnés de son veau de La Haye.

En même temps je me suis informée au sujet de la succession de mon frère (Il s’agit d’Auguste, tué le 20 novembre 1916, six mois plus tôt, près de Salonique, en Grèce, à l’âge de 28 ans: il faut que l’évaluation de ses biens soit faite par homme d’affaires ou notaire avant le 20 juin, date à laquelle il faudra que je paie le centième denier. Seule, ma mère, qui hérite d’un quart, n’a rien à payer en fournissant un certificat de l’autorité militaire comme par laquelle il est bien mort du fait de la guerre. J’avais pensé aller trouver Maître Lelièvre mais j’ai entendu qu’il était souffrant. Tu serais bien aimable de me renseigner si je dois m’en occuper avant que tu viennes ou si je dois t’attendre.

Tu m’indiqueras comment m’y prendre.

As-tu des nouvelles de Charles ? (Il s’agit de Charles Leverrand, le cousin germain de Louise qui venait de se faire tuer, à l’âge de 25 ans, le 29 avril 1917 dans l’Aisne) Ici rien depuis longtemps et plusieurs comme lui dans Muneville. Peut-être n’est-ce que du retard ?

Je t’embrasse tendrement en attendant de te revoir.

J’ai reçu hier ta carte du 8 où je vois l’Arsenal. Es-tu à y travailler ?

L Leconte

 

 

 

Bricqueville-sur-mer, le 26 mai 1917

Mon cher Emmanuel

J’ai reçu ta carte du 22 mais je n’ai pas pris le temps d’y répondre. J’étais très occupée car, le matin, j’étais allée chercher l’écrémeuse et M. Heuzé était revenu avec moi pour la placer. Elle a l’air de très bien aller mais je crois que, quand on aura plusieurs vaches, on sera forcé de racheter un pied, la trépidation faisant mouver celui qui y est, vu qu’il n’est pas large assez. Mais, pour le moment, ça va très bien et Léonie en est très contente.

Aussitôt que j’ai reçu ta carte, je t’ai renvoyé une dépêche par Joret afin que tu puisses venir pour le service à Charles  (Il s’agit encore de Charles Leverrand, le cousin germain de Louise qui venait de se faire tuer, à l’âge de 25 ans, le 29 avril 1917 dans l’Aisne) qui est fixé au 6 juin. Le pauvre Charles ! Je sais, par un témoin, qu’il a été complètement déchiqueté ainsi que son lieutenant mais je ne l’ai pas dit à ses parents. Etant allée me promener hier, je n’ai pas aujourd’hui le caractère …………, ce sera pour la semaine prochaine.

Et la fin à quand ? La vois-tu proche ? Pour moi, je crains fort maintenant que l’hiver ne s’y passe encore.

Ta Louison qui t’embrasse tendrement

L Leverrand

 

Histoire de chiffons

 

Dans les années 1920, tu t’occupais d’Augustine, ta belle-mère qui logeait sous le même toit de la Platoisière, la salle actuelle étant réservée à la belle-mère, bru et fils habitant le reste de la grande demeure.

Tu allais aussi hebdomadairement au marché avec elle.

Maman m’a raconté qu’un jour que vous passiez devant un étalage de tissus, vous y arrêtant un moment pour admirer un coupon, Augustine, après avoir vanté les qualités du tissu, te conseilla d’en acquérir quelques mètres en vue de la confection d’un futur cotillon. Ce que tu fis aussitôt.

Une fois toutes deux revenues à la maison, Emmanuel, ton, qui n’avait jamais pardonné à sa mère Augustine d’avoir boudé son mariage avec toi, une si jeune fille, et qui continuait d’être en grand froid avec sa mère, te demanda de lui montrer ce nouvel achat. Il te savait femme un peu dépensière, juste un petit peu.

« - Pourquoi as-tu acheté ce tissu ?

-Parce que ta mère me l’a conseillé ! » répondis-tu aussitôt.

D’un ton sec, Emmanuel rétorqua :

« -Avec qui es-tu mariée, avec ma mère ou avec moi ? »

Quand ta fille Marie, en 1922, s’est mariée avec Léon Guilbert, tu as dû quitter la Platoisière

 

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