( 10 février, 2015 )

Mes chers fantômes de Muneville-sans-la-Mer

imagesQui a eu la stupide idée, en 1801, de modifier le nom de la commune Muneville-près-la-Mer en Muneville-sur-mer, alors que ladite mer ne borde aucune frontière ?
Notons que ce n’était pas la première fois que la bourgade changeait d’appellation.
Les vikings scandinaves au IXe siècle ont laissé trace de leur passage en nommant le lieu la ville de Muli, patronyme d’un des leurs. Et le ruisseau s’est appelé Mulambec, bec venant de bekkr, ruisseau, le ruisseau de Muli.
En 1056, note est trouvée de Mulevilla, dans une charte établissant que la paroisse est le bien de la cathédrale de Coutances.
Trois siècles plus tard, en 1349, la commune se nomme Mulleville.
Pendant la Révolution, en 1794, elle s’appelle Muneville-près-la-mer jusqu’en 1801, devenue Muneville-sur-Mer.
Un long bourg d’une enfilade de deux rangées de maisons séparées par la départementale 971. Un bourg sans personnalité, à la rigueur triste et peu attrayant.

Le village de mon enfance

Jamais je ne longe cette départementale sans revoir, tout au long de l’alignée d’habitations, les fantômes des gens qui y logeaient et qui, depuis longtemps, pour la plupart, ont rejoint le cimetière au centre du bourg. Depuis une extrémité jusqu’à l’autre, des deux côtés surgissent les occupants des demeures.
Jeanne Gohin et son café où nous allions déjeuner chaque midi d’école quand Louise, notre arrière-grand-mère ne put plus le faire, trop âgée et fatiguée.
Alphonsine Lehodey, pas commode.
Janina Lepinçon, la polonaise rescapée des geôles allemandes qui avait suivi Georges jusque chez lui, le facteur à pied du village. Un couple grinçant, le mari faisant sa journalière tournée à vélomoteur, sa sacoche de cuir noir bien calée sur le porte bagages de devant et quelques colis sur celle de l’arrière, trouvant beaucoup d’occasions de boire un p’tit coup sur son long chemin de distribution des lettres et journaux, rentrant éméché au logis. Janina criant et vociférant contre ce Georges devenu alcoolique. Occupée au jardin et à sa fermette de quelques vaches, avait-elle la nostalgie de son lointain pays ?
Aline et Louis Leloutre, autres figures typiques, elle petite fermière à la tête de quelques têtes de bétail, occupée à la traite deux ou trois fois par jour, lui menuisier à son atelier et à domicile.
Louis Leloutre
Sur la ruelle vers la petite école et celle des garçons, habitait le cordonnier Charles Combrun, l’homme à la jambe de bois. Humble demeure, nombreux enfants, tout petit atelier sentant bon le cuir et la cire.
La grande et belle demeure qui jouxtait l’école était habitée par le couple Vençon.
Et puis ma petite école, celle de Mademoiselle Le Cerf, ma toute première institutrice. Nous apprenions à lire avec Zizi et Panpan, les héros du manuel scolaire « Le Coffre aux Joujoux ». Une histoire de Zizi la poupée et Panpan le pantin. Méthode globale pure à partir de petites histoires illustrées dont les héros étaient des jouets.
Au-dessus de la classe, l’école des garçons et son maître sévère, vêtu de sa longue blouse grise.

En face de la cour de l’école, humbles et riches Munevillais reposaient au cimetière entourant l’église. Enjambant l’échalier, dalle de pierre verticale destinée à empêcher les animaux domestiques de pénétrer dans l’enceinte sacrée, nous entrions dans un territoire où il fallait parler à voix basse, jamais ni rire ni courir.

Le coffre aux joujoux

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Zizi

Grand-mère Louise

Un peu en retrait pentu de la route, face au grand mur de la vaste demeure des Dugué, habitait grand-mère Louise, notre bisaïeule, mère de la mère de notre père. Vieille dame au grand cœur, toujours vêtue de gris, mauve ou noir, les cheveux tirés en chignon, petites lunettes sur le nez, elle allait à petits pas vers son jardin aux petites bordures bien dessinées, aux mille et une fleurs, bien fourni en légumes aussi. D’un foi profonde, louise se rendait chaque jour à la messe, suivant l’office dans son missel et communiant à chaque fois. La langue bien pendue, elle fréquentait de nombreux amis ou connaissances : les Brodebeck, couple étrange d’institutrice et de retraité.
Le drame, aux yeux de mes parents et de sa fille, c’est que Louise ne s’attardait jamais à faire le ménage, passer le balai, épousseter, cirer les meubles, nettoyer les vitres… Elle avait tant d’autres qualités, cette Louise la généreuse, que je ne me permettrai jamais de la critiquer pour ce manque de propreté dans sa maison et sur elle-même.

Brodbeck

Louise 1

Louise et moi1

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