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( 5 septembre, 2016 )

Le petit panier de Maurice, notre journalier jardinier

Malgré sa petite taille, sa maigreur, ses profondes rides lui dévorant le visage et sa toux chronique, Maurice était increvable.

Maurice Prével

De lui, je n’ai pas su noter à temps les détails de sa vie qui me manquent aujourd’hui pour évoquer notre ancien journalier. Il travaillait peut-être depuis son plus jeune âge dans la famille. Ou bien s’est-il loué journalier en rentrant de ses cinq longues années de prisonnier de guerre ? Double cauchemar puisqu’à son retour au logis, Gabrielle, son épouse, avait une fillette dont il ne serait jamais le père biologique mais, qu’en homme juste et honnête il considéra toujours comme sa propre fille.

A la Platoisière, chez mes parents, il venait trois jours par semaine, les jeudi, vendredi et samedi,  connaissant ce qu’il avait à faire et bougonnant parfois lorsque papa lui imposait une corvée qui ne lui convenait pas trop.

Le jardin, lorsque le temps le permettait et que la fenaison n’était pas en cours, c’était son royaume. Un paradis de légumes variés dont maman lui fournissait les sachets de graines. Allées souvent ratissées, planches bien entretenues : c’était son travail du petit matin après le bol de café au lait et les deux grandes tartines de pain de six livres largement beurrées et confiturées.

L’été, notre homme était le champion du bottelage. Tôt arrivé vers les six heures du matin, pour botteler « à la fraîche », il enfilait ses longues randes d’herbe séchée et s’avérait le plus rapide des alentours à tasser l’herbe  jusqu’à obtention d’une jolie botte, brassée de foin d’abord amassée puis repliée aux deux coins et tassée d’un coup de genou sec. Le tout qu’il fallait lier avec la torche faite de plusieurs poignées de longues tiges d’herbes enroulées. Ce lien obtenu serré d’un geste bien précis du bras et mis autour de la botte aplatie d’un autre coup de genou.  Ce qui, sans ficelle ni élastique garantissait la résistance de la petite balle liée.

foins

Nous, enfants, essayions parfois de confectionner nos bottes de foin. Là où cela coinçait , c’était ce maudit lien qui se rompait entre nos mains avant d’avoir ceinturé la botte ou bien qui s’avérait trop court et ne pouvait décemment en faire le tour !

Maurice était toujours de poste sur la charrette pour « faire la voiturée », emplir le véhicule des 280, 300 à 320 bottes destinées à combler les greniers en prévision de l’hiver, pour la nourriture des vaches, veaux et chevaux. C’était aussi lui qui détassait une à une ces bottes en les lançant  fort adroitement, à l’aide d’une légère fourche à deux doigts, vers la trappe du grenier.

Oncle Joseph aux foins

Oncle Joseph aux foins

Et qui les comptait. Papa noterait ensuite le contenu de la charretée sur son petit calepin et comparerait avec l’année d’avant en faisant remarquer :  « C’est une bonne année ! Dans la pièce au sucre, on a atteint les 600 bottes alors que l’an dernier, j’avais noté 450 seulement !

foin2

J’ai toujours envié la place du journalier à détasser le foin sur la charrette. Je pensais qu’il était chanceux d’être au grand air, nous qui suions et respirions mal dans la chaleur et la poussière du grenier.

Le petit homme en haut de la photo, engagé comme serveur  au mariage de mes parents

Le petit homme en haut de la photo, engagé comme serveur au mariage de mes parents

Maurice, c’était l’homme à la cigarette vissée sur la bouche du matin jusqu’au soir. Toujours et encore le mégot de maïs aux lèvres quand, de ses doigts agiles, il ne la roulait pas, sortant d’une des poches de son pantalon usé, le paquet tout froissé et puis l’étui aux minces feuilles à rouler. Combien de fois mon jeune regard a suivi le trajet de la confection, étape par étape, de cette clope devenue sa drogue journalière !

A table, le vieil homme mangeait lentement, plusieurs dents lui manquant pour mastiquer correctement. Parfois baissant la tête de la fatigue accumulée, il s’endormait sur son assiette. Quelques instants qui nous faisaient bêtement sourire. « T’as vu ? Maurice dort ! »

L’heure de la retraite est enfin arrivée. Maurice s’en est allé cultiver son propre potager. Un peu de repos mérité dans cette vie de dur labeur de pauvre journalier.

J’ai eu un jour besoin de lui rendre visite, à notre vieux Maurice, si peu bavard. J’ai hélas oublié notre conversation faite de petits riens. Quittant son fauteuil, le vieillard est allé dans son atelier quérir un petit panier d’osier de sa fabrication qu’il m’a gentiment offert.

 

Le petit panier offert par Maurice lorsqu'il était déjà bien malade.

Le petit panier offert par Maurice lorsqu’il était déjà bien malade.

Car j’ai omis de préciser une corde supplémentaire à son arc : il était le champion des paniers d’osier. Dans l’atelier du fond, il y passait des heures, lorsque le temps était chagrin, empêchant les travaux dans les champs ou qu’il se présentait une matinée creuse. Tillage, tressage n’avaient aucun secret pour lui.

 

Mon frère, papa et maman ramassant les pommes dans deux des paniers confectionnés par Maurice.

Mon frère, papa et maman ramassant les pommes dans deux des paniers confectionnés par Maurice.

De grands contenants qui serviraient à la récolte des pommes, il en possédait une réserve.

De lui je garde cet objet que j’aime contempler et, au début de l’automne, emplir de noisettes fraîchement cueillies ou tombées des arbustes du champ.

Hélas ! La cigarette fausse amie lui a réglé son compte. Cancer des poumons, souffrances atroces, nuits passées au fauteuil pour ne pas étouffer !

Maurice s’en est allé sans bruit, tué par son cancer, le matin du 18 novembre 1981. Gabrielle, son épouse, l’a rejoint le même jour, en fin d’après-midi. Crise cardiaque.

Je me souviens des deux cercueils posés l’un à côté de l’autre, le matin de l’inhumation, près de l’entrée de l’édifice religieux de Bricqueville-sur-mer.

Un tombeau, deux noms, une date commune de repos sous la terre.

Un tombeau, deux noms, une date commune de repos sous la terre.

Sur sa tombe, dans les années qui ont suivi sa mort, nous faisions un détour en traversant le cimetière, ayant suggéré aux parents : « Et Maurice, il est enterré où ? »

Maurice et Gabrielle reposent au cimetière de Bricqueville-sur-mer.

Maurice et Gabrielle reposent au cimetière de Bricqueville-sur-mer.

Il y a, pour lui aussi,  à côté de mes morts, une petite place dans mon cœur, la seule et ultime façon de sauver de l’oubli le souvenir de cette vie de misère et de si dur labeur au service des autres.

 

 

 

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