( 1 mars, 2017 )

If, si tu me racontais…

           If, si tu me racontais…

 

A une lieue de ma demeure, Contrières, petit bourg d’à peine 400 âmes. Plus d’école, aucun commerce, nul artisan. Une vie associative riche cependant autour de son dynamique Camille, le maire. Un cœur de commune bâti tout autour de son église débutée au XIe siècle et fortement remaniée.

Voici où je vais planter mon histoire d’if, repiqué il y a environ mille ans par nos ancêtres les Normands.

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Classé au patrimoine végétal de la Manche, notre Taxus Baccata, arbre typique des cimetières, a survécu à bien des épreuves à travers les siècles.

J’aime les arbres, je les écoute et je leur parle, me penche sur leur tronc, les serre dans mes bras, prends leurs pouls de mes mains. Ce sont êtres vivants, voire intelligents, selon de récentes études faites par des neuro biologistes.

Ce dimanche 29 août, j’ai posé mon oreille sur le tronc rugueux de l’if contriérais et l’ai écouté bavarder.if 3 O

« Je suis bien vieux maintenant et, du haut de mes douze longs mètres, souffre de mes branches. L’arthrose des végétaux, je suppose ! Pas drôle car en début de second millénaire, la tronçonneuse a dû venir à bout de mon bras droit, trop atteint. Et puis, j’ai cette énorme cicatrice au creux du ventre. La vieillesse, me dit-on !

Rassurez-vous, j’ai toute ma tête ! Je me souviens des jours heureux et tristes, des communions, des baptêmes, enterrements et mariages. On passait sans me voir. Tous m’ignoraient, occupés à pleurer, à rire, à s’embrasser !

Je vous avoue que, moi aussi, j’ai bien pleuré lorsque sortait du corbillard un tout petit cercueil suivi de parents éplorés. Quand la jeune veuve, toute de noir voilée, titubait en marchant, soutenue par ses proches. Parfois aucun cercueil, seul un cortège sanglotant, en temps de guerre, juste un hommage au disparu sur le champ de bataille. If 4 O

 

Les jours de mariage, c’était une autre affaire. Chacun souriait à l’amour, moi de même. Parfois les mariées de leurs voiles immaculés me frôlaient pour un cliché « sous le grand arbre », en compagnie de leurs époux, trop guindés dans leurs costumes tout neufs. Ce blanc de neige qui flottait dans l’air tiède vespéral me ravissait. Je me disais : « Dommage, aucune gentille et douce taxacée dans les parages avec qui faire alliance ! » Et je me consolais en attendant le prochain mariage. 

Et zut, trois enterrements de suite ! Je tenais alors discours aux chevaux attelés au corbillard, attachés court à mon tronc le temps de l’office et les mettais en garde contre mes extrémités feuillues. Croyez-vous qu’ils m’écoutaient, ces goinfres au sang chaud ?

Le commérage allant bon train à la sortie des grand-messes dominicales, il se disait que le cheval rouquin du père Auguste avait trépassé d’empoisonnement à cause d’un de mes alcaloïdes paralysants.

 Y’a même la mère Louise qui en remettait une couche sur ma toxicité et racontait la fin tragique de sa voisine empoisonnée par une belle-fille avec une décoction de mon pelage. Je n’oserais croire en la cruauté humaine à ce point !!

Une fois l’an, j’assiste, comme si j’y étais, à un concert automnal pip –rick -filk organisé par les ailés du coin venus faire la rave fiesta avec mes rouges arilles.

J’aime ces pépiements joyeux des moineaux tous cousins, des voliers d’étourneaux, le bec encore plein de l’ensilage d’à côté, trouvant dans mes baies un dessert plus original.

Mes voyages préférés, je les accomplis grâce aux fines hirondelles des cheminées. Le pays d’où les migratrices viennent n’a plus de secret pour moi, cloué dans mon fauteuil terrestre. Les péripéties de leur  traversée, les chutes des cousines, le décès d’un tonton, la venue des petites prêtes à bâtir leur premier nid : quel bonheur, leurs discours !

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La peur de ma vie, je l’ai eue il y a peu de temps, en temps d’if bien sûr ! une certaine nuit pluvieuse du mois de juin 1944. Fin d’oreilles et d’yeux télescopiques, j’ai vu et ouï l’armada des alliés  conquérir cieux et mer au lointain jusqu’aux plages. Deux mois plus tard, ils étaient au village, repoussant l’envahisseur loin devant. Faut se méfier des guerres : des camarades y ont vu choir leur tronc !

Savez-vous pourquoi mes confrères et moi avons été choisis pour accomplir notre longue vie dans cet endroit peu causant ?

Nous sommes les symboles de la longévité.  Pensez ! Entre deux et trois millénaires de vie possible ! Enviée par les bipèdes à gros cerveau.

Sensés veiller sur les chers morts, nous préférons le monde des vivants, plus joyeux et remuants. Entièrement d’accord pour le grade d’arbre de la connaissance et de pilier cosmique, jonction entre le monde d’en bas et celui d’en haut. Cela nous fait une belle béquille !

Quant au galon de paratonnerre, je le trouve légèrement foudroyant !

J’absorberais les miasmes des centaines de dormeurs à long terme couchés tout près de moi ? Non, merci, je me contente d’air pur, de pluie rafraîchissante, des doux rayons offerts par les astres solaire et lunaire. 

Vous confierai-je que je ne peux supporter une mauvaise action seulement perpétrée par la gent masculine, cent fois réitérée à la sortie des longues messes ? Un malotru, après avoir traversé, d’un pas pressé, l’allée gravillonnée, visant mon épaisse taille de deux bons mètres à hauteur de ceinture, l’éclabousse d’un liquide puant tout juste sorti de sa braguette. Pouah ! Il me faudra attendre la prochaine douche pluvieuse pour effacer toute trace de cette coulée malodorante.if 6 0

J’ai été bien bavard, chère amie. Combien de temps encore vais-je rester sur pied ? Dieu seul le sait, oserai-je dire. »

Délicatement j’ai alors posé mes lèvres sur son tronc et lui ai, en secret, murmuré quelques mots : « Courage, mon bel if, ta fin n’est pas si proche. Un if ne meurt jamais à l’abri d’une église. Veille bien aussi sur les fonts baptismaux, tes conscrits (XIIe siècle) et leur dizaine de personnages gravés dans le granit. Une pure merveille, tu le savais ! »  fonts 4

If a tourné son regard branchu vers l’édifice. Je l’ai vu cligné des ramilles  en signe d’acquiescement.

    

2 Commentaires à “ If, si tu me racontais… ” »

  1. Anonyme dit :

    magnifique tout simplement…il en a vu des choses et entendues…peut être pas respecté par moment..mais il lève la tête vers le ciel et rien ne pourra l atteindre. espérant que l homme le respectera toujours et toujours….je suis touchée par ce récit merci beaucoup nelly

  2. Anonyme dit :

    J’adore , c’est très beau.
    Merci

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