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( 17 avril, 2017 )

Les secrets de l’île Pamplemousse Epilogue

 

 

 

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JJF et le dodo de l’île Maurice

 

 

Hélas non, l’oncle Jean Joseph Fauchon n’a pas rencontré de dodo pendant son séjour d’un quart de siècle sur l’île volcanique de l’océan indien. Pour cause, car le dernier des volatiles qui ne savaient plus voler s’est éteint vers les années 1690. Les secrets de l'île Pamplemousse Epilogue dans HISTOIRES DE FAMILLE : puisons dans le passé 170px-DodoMansur

 

Pourquoi l’animal a-t-il disparu ?

Ce très gros cousin germain des pigeons, endémique de l’île Maurice, au plumage grisâtre, aux ailes très courtes et aux robustes pattes, devait peser vers les 25-30 kg. 170px-Dodo dans HISTOIRES DE FAMILLE : puisons dans le passéParce qu’il n’avait aucun prédateur avant l’arrivée de l’homme, notre pigeon géant n’avait peur de rien, pas même de ces espèces bipattues elles aussi, venant d’Europe à la conquête de tout ce qu’elles rencontraient, pillant et tuant tout sur leur passage : les hommes. Y compris ces gros poulets bons à rôtir de suite même si, paraît-il, leur viande n’était pas très succulente. Bel et bien disparu à tout jamais, ce dodo !

Petite leçon d’anglais, à ce propos.

« Dead as a dodo », disent nos compatriotes brexitains. « Aussi mort qu’un dodo ».170px-Dronte_17th_Century

Ou encore « To go the way of the dodo », « prendre le chemin du dodo » = disparaître.

Je vous souhaite de ne pas encore prendre ce chemin pour profiter de la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

( 15 avril, 2017 )

Les secrets de l’île Pamplemousse Chapitre 3

Foi de Fauchon ! Puisque la famille de JJF a attendu trois longues années que frère, oncle ou cousin daigne réapparaître et fouler enfin le sol manchois, vous pouviez, vous aussi, patienter une courte journée afin de connaître la suite de l’histoire véridique !

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Nous sommes en 1821. Deux voiliers à l’horizon du port de Granville. Les trois-mâts sitôt accostés, de l’un débarque l’homme en soutane qui s’empresse, faute de portable, smartphone ou Iphone, de commissionner un messager pour prendre la diligence et aller prévenir, à Ouville, son neveu Jean-François Fauchon des Taillis.

« Tu diras à mon cher neveu qu’il m’envoie quelques-uns de ses domestiques pour m’aider à décharger mes bagages, (mes sacs de pommes de terre, dit la légende !). » 

La carriole parut, aux chevaux, bien lourde à tirer sur le chemin du retour. Car ces patates étaient en or. Deux vaisseaux chargés de sacs d’or ! Lingots et pièces sonnantes et trébuchantes vite investis en l’achat du château tourvillais de la branche aînée des Costentin de Tourville, ancienne demeure du grand maréchal de France Anne Hilarion de Costentin, comte de Tourville (1642-1701).

A noter que JJF avait déjà préparé son retour de milliardaire puisque, un an avant de quitter l’île Maurice, le 3 septembre 1817, il avait chargé maître Piton, un notaire de Coutances, de lui réserver ce beau manoir tourvillais de la Vallée pour la coquette somme de 50 000 francs-or, avec terres et dépendances.

Anne Hilarion de Costentin, comte de Tourville. Merci à Wikipédia

Anne Hilarion de Costentin, comte de Tourville. Merci à Wikipédia

L’amiral était décédé depuis plus d’un siècle à cette époque. Vous avez croisé son imposante statue trônant dans le bourg de Tourville !

Amiral de Tourville. Merci à Wikipédia

Amiral de Tourville. Merci à Wikipédia

Est-ce le château à vendre actuellement à Tourville-sur-Sienne pour 624 000€ ? Pas encore eu le temps de faire mon enquête.

Nombreux autres achats de rentes de l’Etat, de terres à Trelly, Ouville, Saint-Pierre de Coutances, Saint-Denis-le-Vêtu, Une maison à Coutances, une autre à Saint-Lô où il s’installera jusqu’à sa mort le 10 janvier 1836, à l’âge de 78 ans. Pas fou, le saint homme, qui testa le 18 septembre 1835, à peine quatre mois avant de trépasser, en faveur de son cher neveu Jean-François Fauchon Le Taillis (1775-1866) d’Ouville, qui deviendra du jour au lendemain riche à millions, et le frère de celui-ci, Denis Florentin Fauchon La Fosse (1782-1852) de Saint-Denis-le-Vêtu, qui habitait à la Petite Barbouyère, la demeure dans laquelle était né JJF. L’abbé cependant généreux « fit de nombreux legs aux communes dont deux à Saint-Denis-le-Vêtu pour aider les indigents, les vieillards et instruire les enfants, outre 80 ares à la cure de la paroisse à charge de faire célébrer douze messes l’an pour le repos de son âme, fondation épargnée en 1905« , notait Michel Vergé-Franceschi, historien et professeur d’Histoire Moderne à l’université François Rabelais de Tours. « Tiens, tiens, le repos de son âme n’eût-il pas été d’emblée acquis ? », me dis-je. Notre oncle avait-il quelque chose à se reprocher ? Dernière bonne action : à son petit neveu Frédéric Fauchon (1809-1870), le frère aîné de Florentin Fauchon (1813-1887), père de mon arrière grand-père Cyrille Fauchon (1862-1928), arrière grand-père dont je me souviens vaguement de l’épouse Marina (1867-1952), mon arrière grand-mère, à son petit neveu donc, prêtre lui aussi, l’oncle de l’île Maurice léguait les meubles de sa maison de Saint-Lô, 500F de rente annuelle viagère et la jouissance de sa maison de Saint-Lô, laquelle devrait être annexée, à sa mort, selon son vœu, au couvent du Bon Sauveur et qui devint en 1870 le presbytère de la communauté. 

 

Le 2 septembre 1885, la veuve du neveu héritier mort sans postérité depuis 19 années, Rosalie Desbarres, alors à l’agonie puisqu’elle décéderait le lendemain, et sa sœur Euphémie devenue sœur Saint-Bernard, remettaient un sac d’or pour reconstruire la chapelle des Augustines de Coutances. On dit que plusieurs belles armoires normandes que possédait l’hôpital de Coutances venaient du legs du curé Fauchon.

Il est facile d’être généreux quand on est riche !

 

Derniers imprécis petits détails : ma grand-mère possédait trois minimes objets provenant de l’oncle de l’île Pamplemousse, un bocal à pruneaux, une loupe et…… mais pas une seule pièce d’or !

Sources : Histoire de Saint-Denis-le-Vêtu, fascicule de l’abbé Henri Legoupil.

            Les Fauchon de Michel Vergé-Franceschi

            Les récits oraux de maman et ma grand-mère Angélina Lejolivet, née Fauchon. 

 

 

 

 

 

( 13 avril, 2017 )

Les secrets de l’île Pamplemousse Chapitre 2

Symphonie Du Nouveau Monde No.9, En Mi Mineur,.mp3

Revenons à notre mouton en soutane, ou plutôt à notre abbé Jean-Joseph Fauchon, né au hameau de la Petite Barbouyère à Saint-Denis-le-Vêtu le 19 avril 1758, baptisé, le lendemain, par son oncle Jacques-Jean, le vicaire. Décidément, encore un curé Fauchon !

Certainement le nez dans les études jusqu’à l’âge de 28 ans et le voilà nommé acolyte en 1780. Non, rien à voir avec l’emploi de boissons alcoolisées, rassurez-vous ! Non, le rôle de JJF, c’est d’accompagner le prêtre et le diacre pour leur rendre tous les services possibles lors de la liturgie d’un sacrement. Bref, un grand enfant de chœur qui, l’année d’après, on est en 1781, deviendra sous-diacre. Enfin nommé prêtre à 26 ans, sans ministère.

 

Voilier. Merci, Wikipédia

Voilier. Merci, Wikipédia

Comme il n’est pas fonctionnaire, JJF n’aura pas à prêter serment à la Révolution mais s’enfuira quand même avec son oncle baptiseur et le curé local vers Jersey pour échapper aux persécutions et à la coupeuse de têtes bien aiguisée nommée guillotine.

Plusieurs milliers de prêtres réfractaires et notre JJF se réfugieront à Jersey pendant la Révolution.

Plusieurs milliers de prêtres réfractaires et notre JJF se réfugieront à Jersey pendant la Révolution.

Pour notre exilé ecclésiastique, pas question de rentrer en Normandie !

 

Notre prêtre se révèle une âme de globe-trotter et s’embarque pour l’Isle de France (Maurice). Combien de jours de bateau ? Un mois peut-être ?

Quelle drôle d’idée !  Pour y évangéliser les autochtones ? Par envie d’exotisme ? Pour s’enrichir ? Notre tonton pasteur a hélas emporté son secret dans sa tombe !

Sur l’île peuplée de 45 000 habitants à cette époque, sept prêtres seulement. Quinze ans plus tard, il n’en resterait que trois dont JJF.

Le voilà curé à Saint Julien de Flacq puis à Saint François d’Assises de Pamplemousses. Ca y est ! Le premier secret est levé ! Ecrivait-il à sa famille proche : « Je suis à Saint François de Pamplemousses » ? Famille qui annonçait aux autres membres : « L’abbé est à Pamplemousse ! »  D’où l’inexactitude parvenue jusqu’à ma grand-mère qui me l’a retransmise en évoquant l’oncle de l’île Pamplemousse, alors qu’il s’agissait de l’Isle de France ou île Maurice.

Saint François de Pamplemousses existe toujours. Situé dans le district du Nord-Ouest de l’île.

Le district de Port Louis où se trouve Saint François de Pamplemousses.

Le district de Port Louis où se trouve Saint François de Pamplemousses.

Son église, l’un des trois plus vieux édifices religieux de l’île, a été bâtie en 1756. Toute en pierres noires volcaniques.

 

L'église Saint François de Pamplemousse

L’église Saint François de Pamplemousse

C’est donc dans un édifice quasi neuf qu’officiait le grand oncle.

Vue du jardin botanique

Vue du jardin botanique

A deux pas du jardin botanique  débuté par Bertrand Mahé de la Bourdonnais, amiral et gouverneur de l’île,  et achevé par Pierre Poivre

Buste de Pierre Poivre à l'entrée du Jardin Botanique de 37 ha.

Buste de Pierre Poivre à l’entrée du Jardin Botanique de 37 ha.

 

vers 1770.

Vue du jardin botanique

 

Après un quart de siècle passé à 9 658 kilomètres de sa famille, le 3 juin 1818 JJF décide de rentrer au pays natal. Or le second mystère ne fait que commencer car notre abbé voyageur ne réapparaîtra au port de Granville que trois ans plus tard, en 1821, avec deux voiliers chargés de …………

La suite à demain, si vous le voulez bien.

 

( 12 avril, 2017 )

Les secrets de l’île Pamplemousse – Histoire vraie – Chapitre 1

The Apache Honoring Song tiré de Ballades Des Indiens d’Amérique  par Walela Feat. Rita Coolidge

Enfin j’ose m’attaquer à cette histoire de l’oncle Fauchon. Je dois l’écrire en plusieurs chapitres, je risquerais de vous fatiguer et moi de même, avec un long texte. La patience étant donc mère de toutes les vertus, soyez…..patients.

J’ai souvent entendu maman et sa maman, ma grand-mère Angélina, née Fauchon, arrière-arrière petite nièce de notre héros Jean Joseph Fauchon, évoquer l’île Pamplemousse.

L'île Maurice

L’île Maurice

 

Je ne la trouve, hélas, dans aucune note historique. Une chose est quasi certaine, cette île mystérieuse est l’île Maurice actuelle. Il est vrai que l’île, au gré des visiteurs, a connu abondance de noms. Appelée Dina Arobi, au Moyen-Age, par les navigateurs arabes puis Cirne, début XVIe sècle, par les Portugais, Maurice par les Hollandais, à la fin du même siècle, en l’honneur de leur futur souverain Maurice de Nassau, prince d’Orange.

Maurice de Nassau

Maurice de Nassau

 

Et nous, les Français, l’avons rebaptisée Isle de France mais l’avons perdue en 1810 au profit des Britanniques la renommant Maurice.

En créole, Moris, et en hindi मॉरिशस.

Détail capital : JJF (appelons ainsi l’ancêtre) était, le 8 février 1793, curé de la paroisse de Saint-Julien de Flacq.

Le district de Flacq

Le district de Flacq

Or Flacq, c’est le plus grand des neuf districts de l’île volcanique. Je vous laisse savourer les délicieux noms créoles des autres villages du district.

Fait-il bon habiter aux Quatre Cocos, au Trou d’Eau Douce ou à Lalmatie ?

Nom population
Lalmatie 10 404 habitants
Brisée Verdière 7 374
Médine-Camp de Masque 7 244
Poste de Flacq 7 133
Bon Accueil 6 553
Laventure 6 171
‍ Écroignard 5 952
Sébastopol 5 745
Quatre cocos 5 724
Trou d’Eau Douce 5 665
Camp de Masque Pavé 4 520
Camp Ithier 4 401
Olivia 3 980
Quatre Sœurs 3 515
Saint Julien d’Hotman 3 335
Saint Julien 3 188
Queen Victoria 3 025
Camp de Masque 2 721
Grand Rivière Sud Est 2 472
Mare La Chaux 2 058
Clémencia 1 835
( 15 mars, 2016 )

Ce fut un beau mariage…

Papa disparu en 2005 et maman en 2013, il me reste leurs souvenirs en mémoire et en notes glanées au fil des jours. Car maman et moi nous accordions toujours parfaitement pour évoquer « l’ancien temps », les histoires de nos familles, nous accrochant à ce passé lointain et pourtant si proche encore. Sachant que nous leur rendions hommage en les faisant revivre, sachant que ce qu’elle me disait, je le retransmettrais pour une certaine survie de ceux qui nous ont donné le jour. 

A ré évoquer pour ne pas perdre ce passé, juste une fois de plus, pour le souvenir d’eux…

mariage 3

Ce fut une belle journée, ce jeudi 3 octobre 1946, date non choisie au hasard mais parce que jour de la sainte Thérèse.

 

 

Thérèse de Lisieux

Thérèse de Lisieux

Thérèse (1873-1897), la jeune carmélite ornaise, à laquelle maman vouait une vénération sans borne depuis le miracle accompli par la sainte un matin où, grand-père parti à la foire, grand-mère se trouvait seule avec maman très souffrante. Que faire ? Le médecin était passé la veille. Il avait bien sûr proposé quelques médicaments, tout en hochant la tête, impuissant à soulager la jeune malade. Désespérée, grand-mère avait alors posé une photo de la religieuse cloîtrée sur le corps brulant de fièvre de sa fille chérie. La fièvre avait immédiatement quitté maman, incompréhensible réaction sauf pour ceux qui croient aux miracles. D’où, depuis ce matin-là, l’adoration de maman à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

Revenons à notre mariage.

Au petit matin, Simone Langeard, la coiffeuse de Muneville, s’était déplacée pour composer à la future mariée une superbe coiffure mariage 3 bistout en volume et boucles, dans laquelle elle avait accroché quelques fleurs de lys en tissu ornant, de chaque côté, le visage de la future épousée, fleurs  auxquelles serait attaché un voile de plusieurs mètres de longueur.

Voile et fleurs de lys étaient conservés dans « la bonne armoire » de la « bonne chambre », comme nous les nommions, signifiant l’armoire achetée spécialement pour la chambre des époux, jointe au lit et aux deux tables de chevet. Combien de fois ai-je, en cachette, posé voile et fleurs de lys sur mes cheveux en rêvant au prince charmant pour lequel je me parerais de tels beaux atours ? Admirative devant tant de blancheur, candeur et pureté !

Aida-t-elle maman à enfiler l’immaculée robe de satin acheté chez Melle Lecaudey de Quettreville-sur-Sienne et confectionnée par la couturière de la famille.

Peu à peu les invités sont arrivés à la  Huberdière, la plupart en voiture à cheval, se restaurant d’une collation de brioche arrosée de cidre ou de café, au choix. Puis direction le bourg de Muneville-sur-mer où l’on forma ensuite le cortège, demoiselles d’honneur et leurs cavaliers en tête derrière les futurs époux. Frères et sœurs suivis des oncles et tantes, amis, cousins et voisins, dans un joyeux brouhaha.

gants

 Au moment du départ vers la mairie, petit moment de panique pour la mariée qui ne retrouvait plus ses jolis gants blancs. La coiffeuse alla bien vite quérir les siens, ce qui fit l’affaire.

Auguste Perrone, le jeune commis de la ferme, tout juste quinze ans, p’tit gars de l’Assistance Publique, offrit un bouquet à notre mariée, tout émue.

Pierre LEBAS, le premier magistrat munevillais reçut ensuite leurs consentements mutuels.

Église_Saint-Pierre_de_Muneville-sur-Mer

Puis c’est à 11 h, à l’église de la même commune que l’abbé BLANDET les unit.

Un apéritif servi en plein air attendait tout le groupe chez Jeanne Langeard, la mère du garagiste et de la coiffeuse, buraliste de son état.

 

 

Le repas du midi se tenait dans la grange dont les murs avaient été tendus de draps blancs, la veille, par cuisinier et serveurs. Draps sur lesquels avaient été accrochés fleurs et feuillages champêtres, la veille pour cette occasion. Quelques jours avant, Emile MASSU, en voisin, avait pelé la cour.

mariage 1

La veille, maman se souvient avoir goûté un mets de morue délicieux cuisiné par le chef déjà aux fourneaux pour l’événement du lendemain.

mariage 5

Alphonse Turgis avait eu en charge d’occire quatre beaux lièvres pour régaler les quelque soixante-dix hôtes qui les dégustèrent bien faisandés, comme le voulait la coutume.

mariage 3

Un bon nombre de langoustes avaient été prélevées de leur habitat naturel.

menu 1

 

 

 

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Après le succulent repas concocté par M. Bény, un des meilleurs cuisiniers, venu de Carolles et père de Mme Letoffey, la bouchère de Bréhal qui louait la maison du bourg de Bricqueville à la famille Guilbert, vers 17 H mariés et invités ont pris les voitures et le camion de Gaston, le garagiste, pour aller guincher à la salle du bistrot de la Passerelle aux Salines de Bricqueville.

En passant devant le cimetière, le jeune couple est allé se recueillir sur la tombe de Léon Guilbert, décédé en 1934, à l’âge de 34 ans, le père du marié seulement âgé à cette date de 11 ans. Denise y déposa son bouquet de mariée.

Au retour, vers 23 H, chacun s’est attablé pour le souper, fait de pas moins de cinq plats et quatre desserts, qui s’est terminé au petit jour.

Chère Louise, la grand-mère

Chère Louise, la grand-mère

La sœur du marié

La sœur du marié

 

Geneviève

La sœur de la mariée

Quelle journée bien remplie ! Une dernière épreuve-surprise, probablement signée Roger Massu, un jeune voisin, attendait le couple.

Joseph et Angélina, les parents de la mariée

Les parents de la mariée

Entre les draps le coquin avait déposé du poil à gratter, histoire de chatouiller les amoureux qui déjouèrent à temps la ruse et optèrent pour un paisible sommeil dans une autre chambre.

Marie, la mère du marié, veuve

Marie, la mère du marié, veuve

Maman, la mariée, exténuée, a dormi tout le lendemain pendant que papa et grand-père LEJOLIVET remettaient tout en place.

Un mariage à l’identique de tous ceux de cette époque. Le mariage de papa et maman.

Louis, le menuisier devenu serveur

Louis, le menuisier devenu serveur

 

Léonie, la laveuse

Léonie, la laveuse

 

Alphonse,  le journalier

Alphonse, le journalier

 

( 2 mars, 2016 )

Ultime instinct …. de survie

 

Arsène en 1914

Arsène en 1914

Isssu d’une famille bricquaise (du bas de Bricqueville-sur-mer, c’est-à-dire côté mer par opposition au haut, loin dans les terres et où je suis née) d’humbles paysans, Arsène Emmanuel Costentin (1874-1963) a vécu son enfance puis son adolescence au village Delisle près de sa maman Rosalie et de son papa Jean-Baptiste, roulier.

Vous ne connaissez pas le métier de roulier ? Et celui de charretier ou transporteur ? Un métier vieux comme le monde et qui, aujourd’hui nécessite un camion au lieu du cheval et de la charrette.

Jean-Baptiste était roulier et partait faire des livraisons de pommes, de tonneaux de cidre, de varech… dans toute la Manche, une semaine à Cherbourg, la suivante à Avranches. On dit que parfois c’était la jument qui ramenait au village Delisle le bonhomme, ronflant et cuvant son cidre dans la charrette.  

De 1894 à 1897, le jeune homme fait son service national en tant que matelot dans la marine, à Toulon. Trois ans déjà donnés à la patrie.

En mai 1899, il épousait Augustine (1878-1944), de quatre ans sa cadette, elle aussi habitante du village Delisle, fille du maréchal ferrant.

Si deux enfants leur sont nés avant le départ pour la guerre, l’aîné est décédé à l’âge de trois ans. Maurice, le fils devenu unique grandissait paisiblement en aidant ses parents aux travaux des champs.

Quand soudain l’Histoire, celle avec un grand H, est venue bouleverser sa vie et celle de ses proches, l’a attrapé - il avait 39 ans - et transformé en guerrier.

Lui aussi a entendu le lugubre son du tocsin ce 1er août 1914, à 16 h.

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Dans le sillon de luzerne tout juste fauché, l’homme a posé sa fourche, saisi son mouchoir noué aux quatre coins, protégeant son crâne du soleil chaud ce jour-là, s’est essuyé le front ruisselant de sueur et couvert de poussière de foin. Son cœur s’est mis à battre plus fort. Il a alors rejoint voisins et amis, eux aussi occupés à la fenaison. On a parlé, commenté les longs coups de la cloche légère au son aigu, un par seconde, égrenés pendant trois longues minutes dans ce tranquille après-midi d’été. Chacun redoutait cette entrée en guerre qui menaçait et grondait avec, pour récent témoin, l’Ouest Eclair, ancêtre du quotidien Ouest-France, celui de la veille daté du vendredi 31 juillet, encore posé sur le bout de la table familiale, dont les titres de la page une résumaient : « l’heure critique », « l’Allemagne va-t-elle mobiliser ? » Un tableau dressait : « En cas de guerre : les forces en présence ».

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Et ces quatre lignes dont Arsène se souvenait encore : «  Le bruit court avec persistance que des mesures relatives à la mobilisation ont été prises ce matin dans le deuxième conseil qui s’est tenu au ministère des Affaires Etrangères. »

« Qui va faire la moisson imminente ? Et comment, avec la réquisition de nombreux chevaux, pourra-t-on labourer en octobre, si toutefois, par impossible, la guerre n’est pas encore gagnée et terminée ? », notait l’historien Jean-Baptiste Duroselle. Importante préoccupation de nos agriculteurs.

Tant d’appelés dans cette guerre ! Les trois millions de réservistes dont Arsène, qui avaient déjà fait leur service militaire et devaient repartir de longues années après, plus les 800 000 soldats sous les drapeaux à cette date et les plus de quatre millions qui les rejoindraient au cours de ce terrible conflit qui durerait près de cinq années. 

Arsène a fait son baluchon, a rejoint Cherbourg et, de là, est parti pour la guerre, a vaillamment lutté dans les combats qui faisaient rage. Terribles affrontements de loin puis allant jusqu’au corps à corps sanglant, sans pitié, du côté de Verdun, dans lequel le plus fort embrochait l’adversaire avec son fusil baïonnette. L’un des deux, souvent les deux, s’effondrait alors dans un dernier cri, un ultime regard à la vie, sous les yeux de camarades horrifiés.

Arsène assis à droite.

Arsène assis à droite.

Ouf ! Aujourd’hui encore le Bricquais avait eu la veine que « ça n’arrive qu’aux autres ! »

Hélas demain il faudrait retourner au combat ! La chance serait-elle encore au rendez-vous ?

La peur au ventre, Arsène s’endormait dans la boue de la tranchée, en essayant d’oublier l’horrible boucherie. Mais les cauchemars le rattrapaient rapidement, si proches de la réalité.

Au petit matin, les attaques ont repris, encore plus violentes que la veille.

Chacun s’acharnait, peut-être pour en finir plus rapidement. Soudain ce fut au tour d’Arsène d’entrer dans la danse infernale.

« Allez, hop, Costentin, tu sors de la tranchée ! », lui lança son caporal.

A peine sorti du boyau, juste face à Arsène un autre homme, bien sûr ennemi, baïonnette au poing, a surgi. Ils se sont alors mis en joue. Dans les regards, aucune agressivité, juste la peur panique !! 

Arsène a tout compris. 

Tous deux ont alors eu, au même instant capital, la même pensée.

Survivre. Et si l’on s’évitait ! La vie à tout prix, revoir nos parents, notre chez-nous, ne pas mourir !

Vivre, vivre, vivre….

Et chacun a passé son chemin ……………………………………….

Arsène à la barbe bien fournie, assis à gauche

Arsène à la barbe bien fournie, assis à gauche

Arsène est resté deux ans dans l’enfer des combats. Considéré comme un vieux ayant assez donné pour sa patrie sans en crever, le quadragénaire a ensuite été envoyé dans le sud de la France  pour aider aux travaux des champs. Il est plus souvent revenu au pays en permission. Son fils, ou son neveu, l’attendait à la gare de Coutances, en voiture à cheval.

Jean, son petit-fils, raconte que, pour passer le collier à ce grand cheval, haut sur pattes et l’atteler à la cariole, il était nécessaire à son neveu, court sur jambes, de monter dans une brouette pour atteindre le cou de l’animal.

Et quand personne n’attendait Arsène à la gare, eh bien le soldat rentrait au village à pied. Une vingtaine de kilomètres en tout !

Poincaré

Le Bricquais racontait aussi qu’il avait vu Raymond Poincaré, le président de la république en poste de 1913 à 1920 et que celui-ci avait déclaré au général de sa division : « Ne laissez pas ces hommes-là dans la torpeur » ! Qui donc a tenu compte de ce conseil ?

On sait que « M. Poincaré n’hésitait pas, parfois au péril de sa vie, à venir au front (essentiellement dans la Meuse et dans la Somme) afin de juger du moral des troupes et des populations déplacées. Il visita à plusieurs reprises la partie de l’Alsace redevenue française dès le 7 août 1914 : au Col de la Schlucht, à Thann, Masevaux, Saint-Amarin et Dannemarie entre le 11 février 1915 et le 10 avril 1916. » Extrait de Wikipédia

Arsène, la guerre terminée, est rentré au pays et a raconté ce geste héroïque, avec soulagement, ne cachant pas son indicible joie de vivre encore et d’imaginer son frère ennemi, lui aussi, en survie quelque part dans cette lointaine Prusse. Jean, l’un des nombreux petits-fils d’Arsène (car Maurice, le fils unique d’Arsène a eu 8 enfants), dormait dans la même chambre que lui et l’écoutait bien volontiers narrer le récit de ces sombres heures.  

 

 

( 17 février, 2016 )

Le bébé-ange de Louise

pierre 1

Vous souvenez-vous de cette histoire de chiffons dans laquelle Louise, mon arrière grand-mère, était l’héroïne ?

Je dois aussi vous raconter l’histoire de Pierre, le bébé-ange qui, petite, m’interpelait fort.

A chaque Toussaint, nous nous rendions, en famille, près des tombes de nos ancêtres, tous ceux dont une trace subsistait dans le cimetière de Bricqueville-sur-mer.

Toujours curieuse de savoir sur la dépouille de qui nous devions tracer le signe de croix et dire une prière, j’interrogeais inlassablement mes parents ou ma grand-mère Marie.

pierre 2

Et comme, le premier novembre suivant, je ne me souvenais pas de tous les détails donnés l’année précédente, ils reprenaient leur récit.

Ainsi étaient visités Pierre et Augustine, les bâtisseurs de notre maison. Puis Louise et Emmanuel, la génération suivante. Et tant d’autres morts dont l’énumération serait fastidieuse au lecteur.

pierre 4

Nous terminions la religieuse balade par une tombe de terre, rehaussée d’une croix blanche avec ange et d’un cadre dont l’inscription était : Pierre Leconte - 5 mai 1913-25 mai 1913.

« Non, non, on ne prie pas ici ! », disaient alors doucement les parents, provoquant un obligatoirement interrogateur  »pourquoi ? » de ma part. Auquel la réponse était : « Ce bébé est au ciel. C’est un petit ange qui veille sur nous ».

pierre 6

Un bébé mort devenu ange, avec  des ailes ?

J’ai souvent scruté le ciel, à la recherche de petit Pierre ……

Petit Pierre était-il vraiment désiré par ses parents, né neuf ans après sa sœur aînée Marie ?

Etait-il ce que l’on nomme un « redot », cet enfant pas toujours souhaité, issu d’une faute de parcours amoureux, la contraception étant inconnue en 1913 ? Et né plusieurs années après le précédent enfant.

Je crois bien cependant que, dès qu’elle a compris qu’elle était enceinte, Louise qui adorait son Emmanuel et qui était très pieuse, a remercié le ciel de leur accorder cette nouvelle vie qui prenait forme dans son ventre.

Pierre 3

Je crois aussi entendre Augustine, la belle-mère, parler seule, trop fort, dans la partie de la maison neuve qu’elle s’était réservée : « C’est-y pas malheureux de r’faire un mioche après tout c’temps ! « 

 

Bébé Pierre est né ce lundi 5 mai 1913.  Si le papa était dans sa 41ème année, Louise venait d’avoir 28 ans. Age fort correct pour la naissance d’un bébé.

Pierre 5

Né le même jour où disparaissait Henry Moret, le peintre manchois avec les reproductions de peintures duquel j’ai illustré cette page.

 

Cette naissance du petit Pierre a égayé pour un très court instant la famille.

Marie a-t-elle eu le temps de bercer tendrement ce petit frère ?

bébé Louise 2

Combien de nuits Louise et Emmanuel ont-ils veillé sur cet être fragile dont la vie ne voulait pas ? Peut-être maman ou grand-mère Louise elle-même m’ont-elles raconté le bref parcours de vie du petit Pierre ? Je l’ai hélas oublié, à jamais enfoui dans les mystères de la vie et de la mort. 

Et puis à quoi bon ces détails et pour qui ?

Si court instant sur terre car, vingt jours plus tard, ce tout petit être mourait. Ensuite jeté sous la froide et dure terre du cimetière.

Cadavre dont l’âme ailée s’était envolée vers ce ciel bleu limpide où règne la grande paix éternelle, seul réconfort des parents effondrés.

pierre 7 

 

 

 

 

 

            Ecrit sur le tombeau

d’un petit enfant au bord de la mer

« … Sur le tombeau d’un petit enfant,

Nature d’où tout sort, Nature où tout retombe,

Feuilles, nids, doux rameaux que l’air n’ose effleurer,

Ne faites pas de bruit autour de cette tombe ;

Laissez l’enfant dormir et la mère pleurer ! »

Victor Hugo (Les Rayons et les Ombres)

Corps dissous dans la terre, cellules humaines devenues végétales, petit potentiel d'homme devenu ange.

Corps dissous dans la terre, cellules humaines transformées en végétales, petit potentiel d’homme devenu ange. N D 3-11-1991

 

( 11 février, 2016 )

Vieille histoire de chiffons

Louise

Louise, amoureuse d’Emmanuel

Louise (1885-1963) n’avait que quatorze ans lorsqu’elle s’est éprise d’Emmanuel (1872-1925). A commencé une idylle platonique qui durerait quatre longues années, les tendres amis se rencontrant en cachette de Pierre (1847-1910) et d’Augustine (1850-1921), les parents du garçon qui voyaient d’un très mauvais œil cette future union. Ce qui provoqua un drame dans la famille. Non parce que le jeune homme n’était pas sympathique mais justement parce qu’il n’était plus très jeune homme, enfin pas encore très vieux tout de même ! 

Si la demoiselle arborait fièrement ses dix-huit printemps, Emmanuel attaquait sa trente-quatrième année de vie. Ce qui faisait fortement grincer des dents et opiner du bonnet Augustine, la belle-mère de la promise.

Emmanuel était gai, enjoué...

Emmanuel était gai, enjoué…

« Quoi ! Toi, mon fils, tu oses t’enticher d’une jeunette, d’une gamine qui ne sait rien de la vie ! Tout juste sortie des jupons de sa mère ! » vociférait-elle. « Elle ne saura rien faire de bon, à c’tâge ? Et la dot, elle en apporte une au moins ? »

Affairés dans la construction de leur nouvelle, grande et haute maison de pierre, non  de gaîté de cœur ils ont enfin donné leur consentement, dûment légalisé et enregistré, pour ce stupide mariage entre leur bel Emmanuel chéri, leur unique enfant et cette …., cette trop jeune fille ! dirons-nous poliment.

« Ne compte pas nous voir à la cérémonie ! Tu te marieras sans nous ! Quant à la maison que nous bâtissons pour toi, eh bien tu n’y entreras pas ! »

La vengeance était cruelle mais l’amour l’emportait !

Ce 5 mai 1903, les cloches de l’église munevillaise sonnèrent à toute volée pour le mariage de Louise et d’Emmanuel.

Pendant ce temps, que maugréaient Augustine et Pierre ? 

Vous ne devinerez jamais !

Ils avaient choisi ce même jour pour la bénédiction de leur chère demeure au village de la Platoisière.

Pendant sept années, Louise et Emmanuel ont dû se contenter d’une humble bâtisse aux murs d’argile, à quelques centaines de mètres de leurs parents et beaux-parents. Cette modeste maison dans laquelle, onze mois après leur union, une fille leur est née, prénommée Marie. Louise avait alors tout juste dix-neuf ans.

Louise assise, Emmanuel près d'elle et Marie, leur fille dans les années 1920

Louise assise, Emmanuel près d’elle et Marie, leur fille dans les années 1920

L’année 1910 allait marquer un tournant dans leur vie. Pierre mourut et Augustine se retrouva bien seule dans sa grande maison neuve.

Leur a-t-elle alors suggéré cette remarque ?

« Mes enfants, j’ai bien du chagrin d’avoir perdu Pierre. La solitude me pèse fort. Accepteriez-vous de venir vous installer ici ?  »

Sachez que, s’ils ont accepté de partager la demeure, Louise a enfin fait la paix avec sa belle-mère. Quant à Emmanuel, son fils, il ne lui a plus jamais adressé la parole.

Louise et Marie. Emmanuel était-il parti à la guerre ?

Louise et Marie. Emmanuel était-il parti à la guerre ? Peut-être une photo prise pour la lui envoyer là-bas au front ?

Dans les années 1920, intervient cette histoire de chiffons illustrant la situation quotidienne des cohabitants.

Louise, donc, veillait sur Augustine et allait hebdomadairement au marché de Cérences avec elle.

Un jour qu’elles passaient devant un étalage de tissus, s’y arrêtant un moment pour admirer un coupon, Augustine, après avoir vanté les qualités de la cotonnade, conseilla à sa bru d’en acquérir quelques mètres en vue de la confection d’un futur cotillon. Ce que fit aussitôt Louise.

Une fois toutes deux revenues à la maison, Emmanuel demanda à son épouse de lui montrer ce nouvel achat. Il savait sa femme un peu dépensière.

« - Pourquoi as-tu acheté ce tissu ?

-Parce que ta mère me l’a conseillé ! » répondit-elle aussitôt.

D’un ton sec, Emmanuel rétorqua :

« -Avec qui es-tu mariée, avec ma mère ou avec moi ? »

Augustine est décédée en 1921. Emmanuel, le chéri de Louise a quitté ce monde en 1925, laissant sa Louison seule, elle n’avait que 39 ans. Elle lui sera fidèle jusqu’à sa mort, en 1963.

Elle était mon arrière-grand-mère et je m’en souviens très bien. 

maison 1920

La grande maison vers 1914-15 ou 16.

Dans la grande maison neuve au début du siècle dernier, ont donc vécu Pierre et Augustine, les bâtisseurs.

Puis Emmanuel, leur fils avec sa Louise. 

Ensuite Marie, leur fille et Léon, son époux, mes grands-parents.

Papa et maman en 1946

Papa et maman en 1946

Enfin elle fut celle de Louis, leur fils et de Denise, mes parents.

Louis et Denise, mes parents

Papa et maman, aujourd’hui bien lovés dans mon cœur.

J’y suis née, y ai grandi et passé toute ma jeunesse jusqu’à mon mariage en 1973.

Maman y est décédée le 4 octobre 2013.

Deux mois plus tard, tout l’intérieur était abattu. Seuls les murs extérieurs ont été conservés. « Trop vétuste, besoin de changement ! », ont-ils dit.

Ce que quatre générations avaient préservé, la cinquième l’a anéanti en une semaine. 

maison platoisière  entre 1914 et 1917

Louise et sa fille Marie posent, devant la grande maison, pour un format carte postale destinée à Emmanuel, le mari de Louise et Auguste, son frère, tous deux partis à la guerre.

Dans ma case mémoire, il reste heureusement l’image des différentes pièces de cette maison de mon enfance, du grand escalier de bois toujours bien ciré et de ses deux rampes, du « médon » ou cagibis avec son vieux garde-manger tout rouillé, de la salle et de sa douzaine de pots en étain sur le manteau de la cheminée toujours fermée, de cette photo, religieusement conservée, de l’équipage anglais dont l’avion avait été abattu en 1944, de la vue sur le grand jardin, et …… de maman quelque part, non loin, penchée sur sa machine à coudre ou sur une planche de haricots à sarcler, dans sa cuisine préparant un plat de pommes à cuire au fourneau ou plumant les choux pour les lapins.  

« Maman, où es-tu ? »

« Je suis là, ma Lily. » 

« Maman, maman, où es-tu ? » ………….

papa et maman en 1991

 

                                                                                                                                                                                                                                                                           Papa et maman en 1991.                                                                                                                                                  Ils avaient mon âge aujourd’hui                                                                                                 et je les croyais éternels.                                                                                                              On est si peu de chose !!!

 

 

 

( 26 janvier, 2016 )

Mignonne, allons voir si les foins ont séché….

Des chevaux je n’ai jamais été particulièrement fan. Ni connu grand chose dans le domaine équin. Cheval se résumant, pour ma petite personne, à Mignonne, la jument de mon enfance et de ma jeunesse.

Mignonne 2

Mignonne, une demi-selle français née la même année que moi, elle en juin, ma cadette de six mois. Née, chez ma grand-mère, sortie du ventre de sa maman déjà prénommée Mignonne, ce qui donnait la vieille Mignonne et la jeune du même nom.

Une belle fille à la robe alezane, à la longue crinière bien fournie, aux yeux vifs soulignés de noir, à la longue bande blanche qui partait du museau et se terminait en flèche sur le front. D’une silhouette très svelte et gracieuse en comparaison des percherons et chevaux de trait des agriculteurs voisins.Mignonne 1

Mignonne la douceur, Mignonne la beauté, Mignonne la bûcheuse mais aussi Mignonne l’ombrageuse car elle avait vite peur de son ombre, d’un vol d’oiseau trop rapproché, d’un bruit bizarre dans le talus.

 

Mignonne que papa m’avait appris à harnacher pour l’atteler à la faneuse. Nous partions alors vers la pièce à Lolo ou le Collette, la Verrerie ou encore les Courtils à Hamel, la Lande ou la Grand pièce, les Longs Sillons, la pièce au Sucre ou la Restellerie, autant de champs dont l’herbe haute fauchée la veille nous attendait pour le fanage effectué par les six ou huit fourches, à quatre doigts chacune, de la faneuse.

faneuse

Mignonne accomplissait sa tâche docilement, en bonne travailleuse infatigable. La plaisir était mien lorsque nous rentrions à la ferme. Je procédais alors à son déshabillage, les marques des sangles luisant de sueur sur son pelage.

cheval se roule

Nous partions vers le pâturage dans lequel Mignonne pénétrait avec joie, débutant alors une série de couché-roulé à droite puis à gauche, histoire de prendre sa douche sèche et d’effacer ainsi les traces de son effort fourni.

Un ou deux jours plus tard, le même scenario se reproduisait avec l’engin râteau ou râteleuse qui servait à mettre le foin en « randes » ou andains, 

andains

longs rubans d’herbe séchée rassemblée en vue du bottelage en bottes au pied des andains pour la conservation dans les greniers.

Ils restait alors la dernière étape qu’orchestrait papa, car plus périlleuse.

charretée

Attelée à la charrette, Mignonne devait, après le ramassage des bottes de foin et le sanglage du contenu à l’aide de la liure, corde très épaisse, les acheminer vers les greniers. Opération pour laquelle tous les membres de la famille étaient réquisitionnés. L’un d’entre nous était chargé, en accomplissant sa tâche de stockage à la fourche, de compter le nombre de bottes, papa reportant le total sur un petit carnet dans lequel, à partir du résultat de l’addition des totaux charriés, il pourrait donner le bilan d’une année riche en réserve de foin ou non.

Je me souviens prenant une grande joie à la vue de la charretée s’allégeant peu à peu de ses six ou sept tas de bottes bien serrées, pensant à Mignonne et à son confort revenant peu à peu. « 310 bottes, papa, aujourd’hui. »

« Demain tu pourras aller râturer le champ », mentionnait alors mon pèreUn râturage effectué en passant, à l’aide du râteau, dans tout le champ pour y rassembler les derniers brins de foin égarés, ce qui permettait de récolter encore une dizaine de bottes supplémentaires. Aucun gaspillage en ce temps-là !

Temps et modernisme ont eu raison de ma douce équine. Un tracteur a vite accompli le travail de Mignonne. Papa l’a encore tolérée quelques années dans le champ, peut-être parce que j’étais encore à la maison familiale.

Après mon mariage, Mignonne est partie à l’abattoir. Elle avait 26 ans et aurait pu vivre encore une bonne dizaine d’années, dorlotée en remerciement du travail accompli. Mais chez les agriculteurs, pas de temps à perdre en compassion, amitié ou pitié pour les êtres qu’ils croient leurs inférieurs et qui leur pourtant permettent de vivre décemment.

C’est ainsi.

 

Il ne me reste de Mignonne que ces trois photos jaunies et un souvenir indestructible.

Il ne me reste de Mignonne que ces trois photos jaunies et le souvenir indestructible de ma douce amie.

( 26 mars, 2015 )

La vie brisée d’Hans Tischer

Il s’appelait Hans mais papa l’avait surnommé Jean, prénom qui sonnait plus français en ces années d’après Seconde Guerre Mondiale où chacun avait en mémoire l’horreur de tout ce qui se rapportait à l’Allemagne nazie et à ses envahisseurs germaniques.

Pourquoi ce soldat allemand qui avait combattu plus de cinq longues années était-il resté en Normandie une fois la paix revenue ?

Des millions de soldats allemands engagés dans la Seconde Guerre Mondiale et...Hans X

Des millions de soldats allemands engagés dans la Seconde Guerre Mondiale et…Hans Tischer

1-Pourquoi ce non retour vers l’Allemagne ?

Hans était né le 5 juillet 1915 à Kassel (ou Cassel), dans le land de Hesse, centre ouest de l’Allemagne, à 400kms de Berlin et 200 de Francfurt.

Une belle grande ville (236 000habitants en 1939) dans laquelle il a grandi près d’August Tischer, son père et de sa maman Martha Bernst. En 1939, il a 24 ans et part pour la guerre, comme tous ses compatriotes.

Pourquoi, au sortir des combats n’a-t-il pas rejoint son pays et sa famille?

Parmi quelques hypothèses, l’une semble évidente.

Lui, à la question, répondait toujours : « Je n’ai plus personne là-bas ».

 2-Kassel la martyre, détruite à 95%

Il faut savoir qu’au cours de la Seconde Guerre Mondiale, de très nombreuses attaques aériennes de la Royal Navy et de l’US Army dont 40 entre 1944 et 1945, ont détruit les 95% de la cité.

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Le bombardement le plus sévère a lieu le 22 octobre 1943, quand l’armée de l’air britannique attaque la ville. Plus de 10 000 personnes sont tuées et plus de 80 % des maisons sont détruites pendant cette nuit : la vieille ville de Cassel étant construite en bois (maisons à colombages), un incendie énorme se déclenche.

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Sur son acte de décès, il est noté qu’Hans était veuf. Veuf de sa jeune épouse, ses enfants morts eux aussi, orphelin de ses parents et amis, tous tués dans les bombardements de la ville ? Alors pourquoi retourner dans ce pays de ruines et de malheur ?

Hans n’avait donc pas regagné son pays et se louait de ferme en ferme dans la région. Agé d’une trentaine d’années, l’homme était de taille moyenne, les cheveux châtain. Il parlait assez bien notre langue et était, disait papa, certainement instruit car « il pouvait rapidement lire, en français, les nouvelles du quotidien que je feuilletais en face de lui. » C’est-à-dire qu’il voyait lettres et phrases à l’envers et dans un autre langage que le sien.

Hans lisait le journal tenu ainsi. Hans lisait le journal tenu ainsi.

3-Du soldat à l’ouvrier agricole

Hans est resté trois mois chez mes parents à la ferme de la Platoisière, venu de la ferme voisine des Pimor. J’étais trop petite pour me souvenir de cet homme. Puis il est reparti chez les Pimor se louer encore un peu. Enfin revenu à la Platoisière proposer ses services, cette fois en vain. L’ancien soldat errant s’est alors dirigé vers Lingreville et est arrivé chez Armandine et Georges Boudier, maraîchers cultivateurs au village de la Petite Campagne. Il y aidait le patron et la patronne à la traite et aux soins des quelques vaches, aux labours et aux foins ainsi qu’à la culture des carottes et des poireaux.
maréchage

Peu loquace, il était cependant brave et honnête homme, s’entendant bien avec tout le monde, aimant et respectant ceux qui l’hébergeaient. Ayant aussi son caractère et sa détermination. Un jour qu’Armandine demandait un service à Hans, elle s’est entendue répondre : « Moi, je n’ai qu’un maître, le père Boudier ! ».
Le soir, lorsqu’il s’ennuyait, il se rendait volontiers chez les voisins pour y passer un bout de temps. Jusqu’au jour où il a terminé sa vie d’une façon brutale, à peine âgé de 44 ans.

4-Une mort brutale

Alors que, dans un chemin de terre étroit, il conduisait un cheval attelé à une charrette, Hans marchant à côté de l’animal et tenant les guides, s’est alors empêtré dans ceux-ci, est tombé lourdement à terre. L’une des roues du lourd véhicule lui a alors brisé le corps. On l’a retrouvé quelque temps après, gisant dans son sang, mort.

cheval

De confession protestante, Hans n’a pas reçu d’obsèques à l’église de Lingreville. Peut-être un autre service religieux avant de rejoindre le cimetière communal.

Violette, 92 ans, la belle-fille des parents Boudier, que j’ai eu la chance de retrouver, se souvient avoir vu longtemps Armandine, la patronne de l’ouvrier défunt, porter un bouquet de fleurs chaque semaine sur sa tombe. Aucune trace, aujourd’hui, de sa sépulture, le jardin du souvenir ayant été dressé à cet endroit précis où il reposait.

5-L’acte de décès d’Hans

Acte décès Hans Tischer

Il s’appelait Hans. Hans Tischer. Une triste vie brisée par la guerre.

 6-Violette et ses souvenirs

Ce matin, je ne connaissais de l’homme que son prénom et quelques souvenirs évoqués par papa.
Ce soir, je peux, avec incertitude certes, retracer un peu mieux sa période de vie dans la Manche après la guerre.
Grâce à trois dames rencontrées dans cette même matinée du 24 février 2015, où j’ai enfin décidé de savoir qui était ce Hans de mon enfance.
Merci à la secrétaire de mairie de Lingreville qui a retrouvé l’acte de décès de Hans.
Merci à la dame inconnue que j’ai rencontrée au cimetière, qui avait connu Hans et qui m’a donné l’adresse de Violette Boudier, la belle-fille des employeurs d’Hans.
Charmante dame, elle m’a aimablement confié ses souvenirs sur la vie et la mort d’Hans Tischer.

( 15 février, 2015 )

Il est loin le temps ……

Il est loin le temps des fenaisons, des senteurs d’herbes sèches, des bottes de foin à rassembler, des vieillottes à bâtir les soirs d’orage, des greniers brûlants et poussiéreux, des lourdes charretées tirées par Mignonne, notre jument.

Mignonne

Il est si loin le temps des écoliers, l’encre violette versée dans l’encrier de porcelaine blanche, sortie d’un long flacon d’un litre avec bec verseur et l’odeur de la craie grinçant sur le tableau noir.

Il est bien loin le long chemin du retour de l’école emprunté à la nuit tombante quand, restée à pleurer sur un problème à mes yeux insolvable, je quittais la classe vers 18h ou 18h30. Les ombres menaçantes, aux quatre coins du chemin, s’en donnaient à cœur joie, me faisant stopper net et attendre un éventuel mouvement des monstres.

abbé blandet

Il est très loin le temps des premières messes basses auxquelles, levée tôt, j’assistais avec mes deux grand-mères dans l’habituel banc situé en face de la petite porte d’entrée de l’église. Et puis l’heure du catéchisme qui suivait l’office, les notes de l’abbé Blandet. Attention au 5 à peine et aux humiliantes notes en-dessous de ce chiffre !

nous

Envolé le temps des récitations à apprendre par cœur. Chaque jour, deux ou trois nouveaux vers étaient écrits sur le tableau noir, à recopier par l’élève sur son cahier de récitations et à apprendre le soir. La cigale et la fourmi,

Il est parti le temps de l’enfance, avec son lot de petits bonheurs, de joies et de tristesses, de pleurs et de rires.

( 8 décembre, 2014 )

Lettre ouverte à mon arrière-grand-mère

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Louise Leconte, née Leverrand

17 avril 1885-18 octobre 1963

 

Oublier le corps, couché dans la terre du cimetière de Bricqueville depuis plus de 50 ans ! Pour retrouver l’esprit, toujours vivant, de ma bonne arrière-grand-mère Louise ! Quel bonheur et …quel programme !

                                     Très chère grand-mère Louise

De Marie Jourdan (1857-1940) et Charles Leverrand (1856-1905), cultivateurs au bourg de Muneville, (juste derrière le cimetière, future ferme de Paul Charrette), tu étais l’aînée des trois enfants. Charles, 29 ans et Marie, 28 ans, tes parents qui s’étaient unis le 8 juillet 1884 t’ont aussitôt désirée puisque, neuf mois et 9 jours plus tard, tu leur venais au monde ce  vendredi 17 avril de l’an de grâce 1885.

Baptême et relevailles

Fille de paysans, tu naquis à la ferme  de tes parents et grands-parents paternels, Rose Blanchard (1815-1872) et Auguste Leverrand (1825-1894), au bourg de Muneville-sur-mer. Nommée Louise, Augustine. Un charmant second prénom donné par ta marraine, futur prénom peu charmant de ta belle-mère acariâtre. Pourquoi baptisée en l’église le jour même de ta naissance ? La hantise de voir son enfant mourir sans la grâce de ce sacrement était, depuis des lustres, à l’origine de cette hâte de la cérémonie. Tant pis pour la maman ne pouvant y assister, clouée au lit et devant attendre quarante jours sans quitter la maison, jusqu’au matin des relevailles. En cette fin de XIXème siècle, ta maman a-t-elle observé à la lettre les autres faits et gestes interdits par l’Eglise à une femme fraîchement accouchée? Donc interdiction de reprendre les rapports sexuels, plus encore de partager la couche de son mari qu’elle souillerait, d’aller chercher de l’eau au puits qui se tarirait, de demander du feu à une voisine qui allaite car son lait s’épuiserait, voire de toucher au pain, aliment sacré, et bien sûr pas question d’aller à la messe ou même à l’église.

Si tu a été lavée du péché par le baptême, Marie, ta maman, est encore impure et doit, à l’imitation de la Vierge Marie, attendre quarante jours pour réintégrer la société, tant chrétienne que profane. Ce jour-là, elle se rendra à l’église accompagnée de quelque voisine et, agenouillée devant le porche, un cierge allumé en main, attendra que le prêtre vienne la bénir et réciter des psaumes. Elle assistera à sa première messe d’action de grâces afin de remercier Dieu de sa maternité. Elle apportera un pain qu’elle fera bénir et partagera avec le curé. Enfin, après de nouvelles prières, elle rejoindra sa place et sa vie quotidienne.. Marie pourra enfin revivre…

Auguste et Léon, les frères au tragique destin

Trois ans plus tard, naissait Auguste, le 6 mars 1888, baptisé le jour même en la même église. Nommé Auguste François par son parrain, Aimable Le Verrand (1859-1936), le frère de ton père et par sa marraine et soeur de ta mère, Léonie Jourdan.

Deuxième classe du 372ème régiment d’infanterie, il serait tué près de Salonique (dans les Balkans) le 20 novembre 1916, à la Grande Guerre de 1914-18.

Et le petit Léon Hyancinthe (13 août 1896-26 août 1896), quelle maladie l’a frappé, l’emportant dans la mort 13 jours après sa naissance ?

Pour soulager maman, as-tu souvent bercé ce frêle redot (terme normand pour désigner le dernier né tardif d’une famille) ? L’as-tu consolé dans tes bras de toute jeune fille de onze ans ? As-tu séché les larmes de ta maman lorsqu’on  lui a enlevé ce petit ange pour le porter en terre ?

Emmanuel, l’homme de ta vie

Pensais-tu que le jour où tu as rencontré cet homme de 26 ans, toi qui en avais 14,  il deviendrait ton mari ? Fut-ce le coup de foudre, malgré la différence d’âge ?

Qu’est-ce qui t’a séduite en lui ? Sa haute taille, sa douceur, sa sveltesse, son regard, sa moustache ? Vos rencontres, en tout bien tout honneur, avoue-le, ne plaisaient guère à Pierre (1847-1910) et Augustine née Lebreton (1850-), les parents  de ton promis.

« Pourquoi s’enticher d’une gamine ? Elle ne saura rien faire de bon, à c’tâge ? Et la dot, elle en apporte une au moins ? »

Né le 26 août 1872 au village de la Gardinière à Bricqueville-sur-mer, la commune voisine, Emmanuel Gustave Leconte était certes beau garçon.

L’as-tu découvert lors d’une fête de village, au cours d’une corvée agricole ou encore à un mariage de lointaine parenté commune ?

En tout cas tu l’avais dans la peau et le clamais haut et fort puisque les oreilles s’en souviennent.

Ton mari avait réussi à obtenir, après d’âpres discussions fort animées, le consentement, dûment légalisé et enregistré, de ses parents pour votre mariage auquel, bien entendu, ils ne daignèrent pas assister.

Le 5 mai 1903, tu venais d’avoir 18 ans, tu l’as épousé, ton bel Emmanuel ! Envers et contre la volonté de tes beaux-parents qui, par vengeance, ont choisi cette même date pour faire bénir la grande maison de pierre de la Platoisière, dont la construction venait tout juste de prendre fin. Cette superbe demeure aux nombreuses pièces dans laquelle vous auriez pu vous installer !

C’est Louis Lebas (1829-1910), le maire de 74 ans, du village Beaumont, qui vous a unis. Pourquoi, Charles, ton papa qui remplissait la fonction d’adjoint, ne vous a -t-il pas mariés lui-même ?

Les publications de votre mariage avaient été faites aux mairies de Bricqueville les dimanches 12 et 19 avril et de Muneville les 19 et 26 avril.

Le 30 avril, le contrat de mariage fut établi devant Maître Dupray Beuzeville, notaire à Bréhal, qui délivra un certificat pour le prix de 19 francs, 38 centimes, décimes compris.

Qui signa l’acte de consentement du mariage ?

De ton côté :

1-Aimable Leverrand, 43 ans, né vers1860, ton oncle et frère de ton père Charles, cultivateur à Muneville.

2-François Leverrand, ton cousin à la 3ème génération, beau-frère de Julien Lirot, 34 ans, né vers 1871.

Représentant Emmanuel

1-Manuel Alexandre Leconte, cultivateur à Bricqueville, 51 ans, né vers 1852.

2-Aimable Leconte, cultivateur à Bricqueville, 63 ans (né vers 1840).

Qu’apportiez-vous en dot ?

Emmanuel apportait en mariage, provenant de ses gains et économies : vêtements, linges, mobilier d’intérieur et d’exploitation, mort et vif, le tout estimé à 2500 francs.

Et toi, tu apportais un trousseau composé de vêtements, linges de corps, de lit, de table, deux armoires, un lit complet, le tout à 1500 francs (quinze cents francs).

Vous avez dû vous contenter, pendant sept ans, d’une modeste bâtisse aux murs d’argile, à quelques centaines de mètres à travers champs, ce qui restait jusqu’en 2008 des masures à Caquevel, sur la route du haut de la Platoisière. !

Qu’importait puisque vous vous aimiez si fort !

Onze mois après votre union devant Dieu et les hommes, Louise, tu as donné naissance à Marie, le 4 mai 1904. Tu venais d’avoir 19 ans.

L’accident de ton père

Hélas, un drame vous a frappés quelques mois plus tard, le 1er janvier 1905.

Charles, ton père, qui conduisait sa charrette tirée par le cheval, alors qu’il arrivait au virage près du cimetière de Muneville, est accidentellement tombé le 31 décembre 1904 et a été écrasé par les lourdes roues du véhicule. Il est décédé le lendemain 1er janvier 1905, à 2 H du matin.

Chaque 1er janvier  qu’il te resterait à vivre, comment ne pas revoir ce cauchemar ! Je me souviens que, moi enfant, dans les années 1950-60, j’allais avec ma famille te souhaiter la Bonne Année dans ta petite et modeste maison du bourg de Muneville. Après la grand messe, nous te voyions te faufiler jusque chez le boulanger et en sortir , ton cabas noir tressé alourdi d’une odorante brioche encore tiède dont tu nous régalais après l’avoir religieusement  marquée du signe de la Croix et puis tranchée, en évoquant, les yeux encore embués de larmes même après tant d’années, la mort tragique de ton papa chéri, alors qu’il n’avait que 48 ans. Marie, ta maman, lui survivrait 36 années, décédant le 9 juillet 1940, âgée de 83 ans. Ta maman avait vu le jour au village de la Hardonnière. Sa soeur Léonie épouserait François Carbonnel. C’est ce couple qui  commencerait, avant 1914, la restauration d’un bâtiment agricole en future demeure pour Eugène (1890-1918) ou Pierre (1893-1915), un de leurs trois fils vivants qui ne reviendrait jamais de la Grande Guerre, tué au champ d’honneur. Claude, mon époux, reprendrait, plus de 90 années après, la rénovation de ce lieu, devenu après bon nombre de travaux, la charmante maison dans laquelle habitent Romaric, notre second fils, Mélanie, son épouse et leurs adorables enfants, Laly et Baptiste.

Ta demeure d’épousée, celle de mon enfance

Eh oui, grand-mère Louise, il a fallu que Pierre Leconte, le bâtisseur  (1847-1910), ton beau-père, décède pour que vous ayez enfin  accès à la grande maison neuve de la Platoisière. Hélas, un différend (l’âge de la promise : 18 ans ) opposait Emmanuel à ses parents, bâtisseurs de la demeure et ni lui ni toi, sa jeune femme ne furent acceptés. Marie a grandi au milieu de ses parents aimants, cultivateurs dont les journées étaient rythmées par les travaux des champs, la traite des quelques vaches, parfois en des lieux très éloignés. C’est à pied, munie d’un jouquet et de deux seaux que tu te rendais jusqu’à la Verrerie, à 3kms, deux fois par jour pour y traire ses vaches.

Quel bonheur d’emménager, avec Marie, votre fille de 6 ans, dans la vaste demeure ! Bien sûr, il vous faudra supporter Augustine fraîchement veuve, qui s’est réservé la pièce d’à côté, la salle, comme nous la nommions.

Si toi,  Louise, tu as peu à peu accepté d’établir un semblant de paix avec elle, Emmanuel n’a jamais redit un seul mot à sa mère !

Tiens, le facteur vient d’apporter une jolie carte d’Auguste, ton frère, ce 3 avril 1910, veille des six ans de Marie, ta fille !

« Je t’envoie cette carte pour tes six ans et je te souhaite Bonne et Heureuse Fête.

C’est de la part de ton oncle qui t’embrasse tendrement. »

A Leverrand

En 1910, tu étais présente, en compagnie de ton Emmanuel adoré, à ta droite, l’homme à la moustache relevée et au beau sourire. et de Marie au mariage de ta cousine et copine Marie « Du Hab ». Tu avais 25 ans et lui 37 déjà.

 

mariage Marie du Hab Louise et  Emmanuel

Louise 1

 

 

 

 

 

 

 

 

mariage Marie du Hab

 

 

 

 

 

 

 

26 août 1912, tu étais au mariage de Joseph Carbonel et d’Armandine Adam.

 

 

 

Emmanuel Leconte, le mari de grand-mère Louise, à la guerre 14-18

Mariée, tu l’as été pendant 22 ans, ton Emmanuel ayant quitté la vie à 53 ans seulement, le 21 mai 1925. Seule la grande guerre vous avait séparés quatre longues années.

Quatre longues années durant lesquelles vous, les deux amoureux, avez échangé beaucoup de  lettres et cartes postales précieusement conservées.

Témoins ces deux missives de Marie, ta fille, alors âgée de 13 ans.

 

Bricqueville-sur-mer,

le 22 juin 1916,

Mon cher papa

Nous avons reçu votre carte du 17 dans laquelle vous dites que vous croyez que je ne suis plus malade. Je suis encore un peu enrhumée mais ce n’est rien car je retourne à l’école demain.

Vous croyez que nous n’avons pas de foin d’abas, mais vous vous trompez car nous avons la Vallée et le Collette. Aujourd’hui, maman est allée faucher, avec Léon et Eugénie, la Vallée et les Homards, mais Eugénie a resté à la Vallée pour étendre la Vallée mais elle n’a pas pu terminer car il a tombé un peu d’eau. Mon oncle a récrit aujourd’hui. Il a touché une de vos cartes. Alphonse doit être rentré au 58è car il a récrit aujourd’hui chez lui. Alfred Ouin est réformé tout à fait : il ne faut pas qu’il soit bien costaud. Tous les autours et auteresses vous souhaitent le bonjour. Je termine en vous embrassant bien tendrement.

Votre petite fille qui pense à vous.

Marie Leconte

 

Bricqueville-sur-mer,

le 29 mai 1916

Mon cher papa

Nous avons reçu hier votre lettre du 24. Nous sommes bien contentes de vous savoir arrivés en bonne santé à ……Florent. Peut-être reverrez-vous des gars du pays ? Hier, nous sommes allées à Bréhal essayer ma robe et chez Emile Adam mais il n’avait pas regardé au bois. Aujourd’hui, Léon et maman sont partis faucher à la Verrerie mais ils n’ont pu continuer car il est venu un orage. Léonie a changé les bêtes aujourd’hui. Les vaches sont mises dans la Germanière, les 4 jeunes veaux dans la Vignette et les autres dans la Lande au Breton. Mon oncle a récrit aujourd’hui : il se porte bien, il croit que vous êtes au pays et il dit de vous souhaiter le bonjour. Il fait des routes et des pistes pour le ravitaillement et est toujours entre Doiran et Sères (Grèce). Tous les autours et auteresses se joignent à moi pour vous souhaiter le bonjour.

Votre petite fille qui vous embrasse bien tendrement.

Marie Leconte

 

Les deux suivantes sont de toi, Louise.

 

Bricqueville-sur-mer,

Le 12 mai 1917

Mon cher Emmanuel

Je suis allée hier après-midi, comme je te l’avais dit, chercher du guano et, en même temps, j’ai placé, en bons de la Défense Nationale, les 300 F que ma mère m’avait donnés de son veau de La Haye.

En même temps je me suis informée au sujet de la succession de mon frère (Il s’agit d’Auguste, tué le 20 novembre 1916, six mois plus tôt, près de Salonique, en Grèce, à l’âge de 28 ans: il faut que l’évaluation de ses biens soit faite par homme d’affaires ou notaire avant le 20 juin, date à laquelle il faudra que je paie le centième denier. Seule, ma mère, qui hérite d’un quart, n’a rien à payer en fournissant un certificat de l’autorité militaire comme par laquelle il est bien mort du fait de la guerre. J’avais pensé aller trouver Maître Lelièvre mais j’ai entendu qu’il était souffrant. Tu serais bien aimable de me renseigner si je dois m’en occuper avant que tu viennes ou si je dois t’attendre.

Tu m’indiqueras comment m’y prendre.

As-tu des nouvelles de Charles ? (Il s’agit de Charles Leverrand, le cousin germain de Louise qui venait de se faire tuer, à l’âge de 25 ans, le 29 avril 1917 dans l’Aisne) Ici rien depuis longtemps et plusieurs comme lui dans Muneville. Peut-être n’est-ce que du retard ?

Je t’embrasse tendrement en attendant de te revoir.

J’ai reçu hier ta carte du 8 où je vois l’Arsenal. Es-tu à y travailler ?

L Leconte

 

 

 

Bricqueville-sur-mer, le 26 mai 1917

Mon cher Emmanuel

J’ai reçu ta carte du 22 mais je n’ai pas pris le temps d’y répondre. J’étais très occupée car, le matin, j’étais allée chercher l’écrémeuse et M. Heuzé était revenu avec moi pour la placer. Elle a l’air de très bien aller mais je crois que, quand on aura plusieurs vaches, on sera forcé de racheter un pied, la trépidation faisant mouver celui qui y est, vu qu’il n’est pas large assez. Mais, pour le moment, ça va très bien et Léonie en est très contente.

Aussitôt que j’ai reçu ta carte, je t’ai renvoyé une dépêche par Joret afin que tu puisses venir pour le service à Charles  (Il s’agit encore de Charles Leverrand, le cousin germain de Louise qui venait de se faire tuer, à l’âge de 25 ans, le 29 avril 1917 dans l’Aisne) qui est fixé au 6 juin. Le pauvre Charles ! Je sais, par un témoin, qu’il a été complètement déchiqueté ainsi que son lieutenant mais je ne l’ai pas dit à ses parents. Etant allée me promener hier, je n’ai pas aujourd’hui le caractère …………, ce sera pour la semaine prochaine.

Et la fin à quand ? La vois-tu proche ? Pour moi, je crains fort maintenant que l’hiver ne s’y passe encore.

Ta Louison qui t’embrasse tendrement

L Leverrand

 

Histoire de chiffons

 

Dans les années 1920, tu t’occupais d’Augustine, ta belle-mère qui logeait sous le même toit de la Platoisière, la salle actuelle étant réservée à la belle-mère, bru et fils habitant le reste de la grande demeure.

Tu allais aussi hebdomadairement au marché avec elle.

Maman m’a raconté qu’un jour que vous passiez devant un étalage de tissus, vous y arrêtant un moment pour admirer un coupon, Augustine, après avoir vanté les qualités du tissu, te conseilla d’en acquérir quelques mètres en vue de la confection d’un futur cotillon. Ce que tu fis aussitôt.

Une fois toutes deux revenues à la maison, Emmanuel, ton, qui n’avait jamais pardonné à sa mère Augustine d’avoir boudé son mariage avec toi, une si jeune fille, et qui continuait d’être en grand froid avec sa mère, te demanda de lui montrer ce nouvel achat. Il te savait femme un peu dépensière, juste un petit peu.

« - Pourquoi as-tu acheté ce tissu ?

-Parce que ta mère me l’a conseillé ! » répondis-tu aussitôt.

D’un ton sec, Emmanuel rétorqua :

« -Avec qui es-tu mariée, avec ma mère ou avec moi ? »

Quand ta fille Marie, en 1922, s’est mariée avec Léon Guilbert, tu as dû quitter la Platoisière

 

( 21 août, 2013 )

Time has gone pour petite maman

maman                                                      papa et maman

Pourquoi ce titre franco-anglais ? Pour le rapport qu’a entretenu maman toute sa vie, à partir de ce matin de fin juillet 1944, avec l’Angleterre et tout ce qui y touchait. Cette aube du  juillet 1944 quand Joseph, son père, a découvert, juché dans un arbre du champ derrière la maison familiale de la Huberdière, Dereck Brook. Cet aviateur anglais tombé en parachute, vers 23h, juste avant que l’avion dans lequel il se trouvait avec six de ses camarades soit abattu par la DCA allemande et s’écrase au bourg de Muneville-sur-mer. Mais ceci est une autre histoire……

 

Seule, toujours seule, encore seule ce jour à partager pourtant avec petite maman et mes amis chiens!

Maman, ma pauvre petite maman si âgée, m’attend, ce dimanche midi, toute en rituels, attendant sa fin de vie patiemment, sans jamais se plaindre.

Au fur et à mesure du temps qui passe, les méandres de sa vie s’effilochent puis s’éteignent peu à peu.

Maman et les roses

Maman n’a plus d’amies (sauf la fidèle Madeleine), plus de papa depuis le 1er juin 2005, ne sort plus, ne rit plus, ne jardine plus, ne pratique plus les mots fléchés, ne joue plus au scrabble, ne va plus à la messe, n’invite plus ses enfants, petits et arrière petits enfants les dimanches et jours fériés. Elle, bonne cuisinière, ne se rend plus au fourneaux, n’épluche plus ses légumes pour la soupe.

Il ne lui reste que si peu d’activités.

« -Alors, maman, tu lis ?

-Faut bien passer le temps ! », soupire -t-elle en tournant la page du livre de cuisine cent fois lu et relu.

Elle appuie mécaniquement sur le bouton télé dès que je pars le soir pour ne pas se retrouver dans son lit médicalisé dès dix neuf heures, seule à attendre le lever du jour le lendemain après quinze heures de position allongée et seulement quelques moments de sommeil.

A petits pas mal assurés, elle arrive encore, après le passage de l’infirmière pour la toilette et les soins, à franchir les quelques mètres qui la mènent du lit au fauteuil, du fauteuil à la table et de la table à la chaise près de la fenêtre, histoire de se sentir plus proche de l’extérieur, de son jardin qu’elle aimait fréquenter, de la campagne qu’elle arpentait et de l’air pur dont elle n’a plus le goût en tête.

Sa petite chatte vient parfois lui rendre visite quand la porte d’entrée n’est pas close. Petite maman se penche alors lentement vers l’animal et caresse doucement sa fourrure tricolore.

Si triste fin de vie, toujours seule, même si ma sœur et moi y allons tous les jours, Monique le matin, Mireille, son aide ménagère le midi et moi-même le soir.

Seule, si seule à attendre la mort…..qui ne saura tarder.

Et c’est ce qui attend chacun de nous….

Comment profiter tant qu’il est encore temps !

 

( 21 novembre, 2009 )

Histoire d’un p’tit gars d’Saint- Denis

    Voici l’histoire (vraie) d’un p’tit gars d’Saint-Denis dont il ne reste qu’un nom gravé sur le monument aux morts et quelques souvenirs, témoignages émouvants de bouche de grand-mère à oreille de petite fille, témoignages fragilisés par le temps, humble reflet de la vie et de la mort à cette époque du début du xxème siècle.

    Il se prénommait Jules, Albéric, Aimable, né à la Mauvillère le 30 janvier 1894, le second des cinq enfants de Cyrille et Marina Fauchon, cultivateurs.

    La vie gâtait cette famille : trois beaux garçons lui étaient donnés en trois ans. Entre le frère aîné, Joseph, et le cadet, Almyre, Jules ne s’ennuyait guère. Que de jeux partagés, de rires et de cris parfois interrompus par les pleurs d’ Angélina, la dernière-née. Enfin, une fille dans la maison !

    Et puis, quelle chance d’avoir une maman toujours gaie ! Elle savait réjouir ses enfants, de même les voisins et la parenté quand, après les dures journées de labeur, lors des corvées de battage, les ventres bien remplis par le copieux souper, on chantait, on faisait des jeux, histoire d’oublier la fatigue un instant.

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    Jules(1894-1915) et Almyre(1895-1903) au premier rang, Joseph(1892-1899) au milieu  du second rang) posent pour la photo d’école en 1898 ou 1899. Almyre n’est pas encore scolarisé : il ne porte pas la tenue de l’écolier. Trois garçons au destin tragique.  

                   Premiers chagrins

    Hélas, à cette époque, les maladies d’enfants étaient légion et les remèdes peu efficaces.C’est Joseph, l’aîné qui, le premier, partit, à l’âge de 7 ans, victime d’une méningite. Aurait-il guéri si, comme il le lui avait été conseillé, sa maman lui avait appliqué sur le crâne le corps ouvert, encore chaud, d’un pigeon sacrifié ? Pratique barbare ! avait –elle pensé, refusant ce geste.

    Almyre, quatre ans plus tard, fut pris de maux de ventre. On diagnostiqua le group ou diphtérie, terrible maladie contre laquelle la vaccination n’existait pas encore. Ses parents le veillaient jour et nuit, impuissants à apaiser ses atroces souffrances.

    Bientôt, il suivit son frère au cimetière, allongé dans son petit costume à boutons dorés. Il avait juste 7 ans, lui aussi.

    La venue d’une autre fille, Sophie, l’année suivante, fit un peu oublier  ces cruelles disparitions.

                       Satanée guerre !

    Le temps passa. Jules et Angélina devinrent les meilleurs amis du monde. Il s’entendaient si bien et avaient beaucoup d’affinités. Jules désirait faire des études pour devenir instituteur. «  Non, pas question ! Tu resteras à la ferme ! », décidèrent ses parents. Ils avaient d’ailleurs acheté pour lui la maison juste à côté de la demeure familiale. Le soir, Jules était indépendant. Il passait la nuit chez lui, dans son logis à lui.

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    Il reste, en souvenir de lui, au champ près de notre demeure, le marronnier et le chêne centenaires q’il avait choisi de planter, adolescent. 

    Puis vint la guerre. Triste journée d’été, ce 2 août 1914, quand, dans notre jolie campagne normande, le tocsin se mit à sonner pour annoncer à la population le départ de tous les jeunes pour le combat.

    Vingt ans, un fusil à l’épaule, il partit pour le front, sans l’avoir choisi ! Le jeune cultivateur était soudain devenu le numéro 794, soldat 2ème classe au 32ème Régiment

    d’Infanterie.

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    Baïonnette au poing, Jules dut partit à la guerre.

    Angélina, sa sœur, racontait, avec beaucoup d’émotion, que, lors d’une rare permission, Jules eut bien de la peine à les quitter, pressentant sûrement le pire. La séparation fut très douloureuse pour tous.

    Lors d’une attaque, amputé d’une jambe par un éclat d’obus, sachant que les secours ne viendraient pas, il confia à son copain de Contrières sa montre et lui fit promettre de la remettre à ses parents lors de sa prochaine permission dans la Manche. Ce fut l’ultime adieu. Pas le temps d’aider un blessé ! Il fallait continuer de monter à l’assaut.

    Le 16 Juin 1915, à la côte 140, quelque part entre Neuville-Saint-Vast et Souchez, Pas de Calais, il est mort, à bout de sang, pensant une dernière fois à sa chère Angélina, à sa famille, à son village aimé qu’il ne reverrait pas. Il s’est endormi pour toujours dans ce coin du Nord qu’il n’avait pas choisi. Il y repose encore parmi tant d’autres jeunes.

                   Epilogue 

     Après la bataille meurtrière, le copain, comme il l’avait promis, a rapporté à la Mauvillère le triste objet et déclaré que Jules était blessé, laissant, peut-être, encore un peu l’espoir d’une heureuse issue. Quand, en 1918, l’ami de la commune voisine est définitivement rentré au pays, il ne voulut plus jamais évoquer cet épisode, trop bouleversé d’avoir dû laisser son copain mourir, sans pouvoir lui porter secours.grandmrefauchonetfamille.jpg

    Cyrille(1862-1928) et Marina(1867-1952), les parents de Jules.

    Angélina(1898-1994) et Sophie(1904-1962), ses deux soeurs, debout.

    Aucun courrier n’a été conservé de cette année 1915 loin du pays, Sophie, sa plus jeune sœur, ayant brûlé ces maudites lettres, prétendant que la correspondance de gens morts n’était pas à garder.
    Puisse ce court récit rendre un ultime hommage mérité à ce p’tit gars d’Saint-Denis et à tous les autres soldats de la Grande Guerre !

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      Angélina, sa soeur et confidente, ma grand mère, évoquait souvent, les yeux embués de larmes, le souvenir de ce frère chéri, trop tôt et injustement disparu.

( 2 septembre, 2009 )

Le marronnier de l’oncle Jules

 

  Le marronnier de l'oncle Jules  dans HISTOIRES DE FAMILLE : puisons dans le passé wma marronnirdelonclejulesavril2008.jpg

Le marronnier de Jules, le grand-oncle que je n’ai pas connu

«  Pourquoi diantre veux-tu planter un marronnier d’Inde ? D’accord pour un chêne, un châtaignier ou un hêtre ! Enfin ! pourquoi cet arbre qui ne produit que de gros fruits non comestibles !  »

Tel il avait dit, tel fut fait. Jules planta, à la sainte Catherine 1906, le marronnier sur le talus bordier de la petite route qui mène au Boulay. Pour faire plaisir à Marina et à Cyrille, ses chers parents, il planta aussi, le même jour, le chêne sur le talus qui séparait les deux parcelles de terre, à égale distance de la route et du chemin. Quant au hêtre, le jeune homme se dit qu’à chaque jour suffit sa peine et qu’il attendrait un peu.

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Le grand chêne au centre du champ

En 2009, ces deux vénérables arbres continuent d’abriter de leur généreux ombrage les quadrupèdes ruminants. A l’automne, les cyclistes pestent contre les fruits oblongs qui envahissent l’asphalte, au risque d’occasionner une chute. Lors de l’abattage du talus qui séparait les deux champs, dans les années 1980, le beau chêne a été fort heureusement épargné. S’il a souffert des grandes bourrasques de vent qui, peu à peu, lui ont sculpté un tronc tortueux, il est là, témoin d’une époque disparue, celle de l’oncle Jules et du sombre destin qui attendait le jeune homme.

Car ce jeune homme, prénommé Jules Albéric Aimable, était alors âgé de 12 ans, l’année de la plantation du marronnier. Né à la fin du XIXe siècle, il pensait bien voir les arbustes grandir en même temps que lui. D’ici quelque cinquante années, leur ombrage serait apprécié, non seulement des animaux, mais peut-être aussi de ses petits-enfants !

Le sort, hélas, en a décidé autrement.

Jules est devenu un beau jeune homme, secondant chaque jour ses parents agriculteurs, aux travaux des champs, ne pensant pas qu’un tristement célèbre jour d’août 1914, il ne pourrait faire taire les toscins des villages environnants.

Jules a dû quitter sa famille et ses terres !

Presqu’une année d’enfer, dix longs et sanglants mois à l’issue desquels, à l’époque des fenaisons, il est tombé sur le champ de bataille !

S’il m’arrive parfois, lors d’une ballade au clair de lune, ou dans le frais matin  ou bien le soir au crépuscule,  de prêter fort l’oreille près des beaux arbres centenaires, je les entends murmurer doucement la complainte de Jules.

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