( 17 mai, 2016 )

Gabrielle Epilogue

               Epilogue

 

François a quitté Gabrielle en 1976, à l’âge de 83 ans.

carrière 4

« C’était un bon vivant. Il aurait pu rester avec moi plus longtemps s’il avait su se reposer davantage !  C’était plus fort que lui. Il travaillait toujours», soupire tristement Gabrielle.

Depuis bientôt trente ans, dans sa solitude peuplée de souvenirs, entre les quatre murs de sa modeste petite pièce-cuisine, Gabrielle s’affaire doucement en n’oubliant jamais d’alimenter le feu dont elle entretient précieusement la vigueur en activant vivement le soufflet jusqu’à ce que les flammes viennent lécher la crémaillère.

Solitude rompue, de temps en temps, par la visite de ses proches, du boucher ou des gens du voisinage avec lesquels elle entretient de très bonnes relations. Fredonne-t-elle encore parfois « Nuit de Chine », cette chanson tube des années 1950, écrite en 1922 par Ernest Dumont et interprétée par de nombreux artistes (Anny Flore, Bambou elle qui a beaucoup aimé chanter en travaillant et aussi en trayant ses quelques vaches, de même pour les grandes occasions et les repas du club du Troisième Age ?

  Gabrielle Epilogue dans CROQUENOTES BO00810

Quand le soleil descend à l´horizon

A Saigon Les élégantes s´apprêtent et s´en vont

De leurs maisons A petits pas, à petits cris

Au milieu des jardins fleuris

Où volent les oiseaux jolis

Du paradis Tendrement enlacés

Se grisant de baisers

Les amants deux par deux

Cherchent les coins ombreux

 

Refrain Nuits de Chine, Nuits câlines,

Nuits d´amour Nuits d´ivresse,

De tendresse Où l´on croit rêver

Jusqu’au lever Du jour!

Nuits de Chine, Nuits câlines,

Nuits d´amour!

Sur la rivière entendez-vous ces chants

Doux et charmants?

Bateaux de fleurs, où les couples en dansant

Font des serments!

Pays de rêve, où l´étranger

Cherchant l´oubli de son passé

Dans un sourire a retrouvé

La joie d´aimer

Eperdu, le danseur

Croit au songe menteur

Pour un soir de bonheur

On y laisse son coeur

 

 

Merci, Gabrielle, pour cette riche et belle page d’Histoire lors de nos après-midi au coin du feu.

Merci du plus profond du cœur pour ces souvenirs, tantôt gais et qui nous faisaient rire, tantôt si tristes qu’ils nous embuaient les yeux de quelques larmes, tantôt tellement  émouvants qu’ils imposaient un long silence dans la conversation.

Le tombeau de Gabrielle et de François.

Le tombeau de Gabrielle et de François.

Gabrielle, quelques années plus tard, s’en est allée reposer tout près de son François, dans leur nouvelle demeure du cimetière d’Ouville, à l’ombre de l’église.

A moins qu’aux dernières nouvelles, ils se soient offert un petit voyage au pays des jardins verdoyants peuplés d’oiseaux du paradis, voguant sur un bateau de fleurs ?

L'église d'Ouville à l'ombre de laquelle reposent les corps de Gabrielle et de François.

L’église d’Ouville à l’ombre de laquelle reposent les corps de Gabrielle et de François.

Ou bien reviennent-ils parfois, tous deux, main dans la main, faire un petit tour dans la carrière, évoquant leurs années de dur labeur, d’épreuves, de chagrins et de joies, avant de retrouver leur séjour de la Grande Paix Eternelle ?

Au revoir, Gabrielle ! 

( 16 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 17

                              Chapitre 17

 

                Retour vers le présent

 

Plusieurs coups stridents de klaxon annonçant la venue hebdomadaire du boucher ambulant nous sortent brutalement de nos visions cauchemardesques.

Gabrielle saute alors de sa chaise et, se saisissant de son petit porte-monnaie en cuir marron foncé, va, à pas menus dans ses pantoufles, chercher quelques provisions de viande pour ses futurs repas.

De retour, après avoir déposé les victuailles dans son réfrigérateur, la nonagénaire nous propose une tasse de café : « Vous savez, il est pas fort, mon café, je le fais avec de la chicorée ! » café

Avec ce brusque retour vers le présent, Gabrielle évoque les fréquentes visites du gentil gendarme, le mari de sa petite-fille. « Mes filles, je les vois pas souvent. L’une habite à Ronthon, l’autre à Dragées. Quand je passe quelques jours chez elles, je me sens bien : l’air d la mer, c’est bon pour mes bronches ! Et puis elles ont leur boulot ! La fille de la mère X (une voisine de la carrière), elle m’a téléphoné à Noël. Elle a perdu son mari il y a deux ans. Elle s’ennuie là-bas, en Alsace ! Sa mère, elle était pas facile ! Fallait plutôt être bien avec elle ! François et moi, elle nous aimait bien ! Je lui donnais souvent un peu du lait de la traite de nos vaches.»chicorée

Qui aurait pu ne pas aimer ces deux êtres doux et généreux, travailleurs et énergiques, au singulier destin, humbles existences heureusement rencontrées et, malgré tout, unies à la vie à la mort ? Je n’ai jamais osé demander, par pudeur pour elle, de la prendre en photo. Je vous laisse imaginer le visage de cette charmante petite femme, toute en sourires, si accueillante !  

( 15 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 16

                   Chapitre 16

 

                  Sanglante nuit

 

Cet épisode dramatique s’est passé dans la nuit du 29 au 30 juillet 1944. Gabrielle s’en allait rendre visite à ses trois enfants, les jumelles et le petit Jean, 2 ans, placés, pour un temps, chez leur tante vivant au Mesnil-Garnier, endroit plus à l’abri à cause des hostilités.

Quand, atteignant le carrefour des quatre routes à Trelly, elle a été prise entre les Allemands essayant de s’enfuir et les Américains progressant peu à peu.

« Non, Gabrielle, n’y allez pas ! Ils ont fait sauter le pont sur la rivière à Gavray ! Abritez-vous ici ! », lui cria-t-on alors. La courageuse femme a bien tenté de traverser la route pour rejoindre les Américains : épines du talus et mitraillages constants l’en ont dissuadée.  

Après avoir demandé de l’aide aux GI’s en face avec, pour réponse, « On n’est qu’une poignée ici, on ne sait pas si on va être assez forts ! », tous se sont alors cachés, côté allemand, dans une étable : un gars du Plessis, la famille Vigot composée du père, de la mère et de leur fille, un bébé d’environ trois mois, sans oublier notre Gabrielle, très inquiète.

Merci à Flickr.com. Au fond, la maison décapitée.

Merci à Flickr.com. Au fond, la maison décapitée.

 

Cette nuit-là, blottis contre les murs de l’étable, ils ont retenu leur souffle, écoutant les moindres bruits.

Ca bagarrait dur dehors ! A part le bébé, il n’était pas question de s’endormir ! 

Un premier obus est entré par un coin de la porte et s’est planté dans le plafond.

Un deuxième engin explosif a suivi et fait des dégâts : le gars du Plessis a été tué net. Le bébé dans son landau a été grièvement blessé, touché dans son sommeil. Il décédera trois semaines plus tard. Le mari Vigot blessé, sa femme aussi.

Quant à Gabrielle, elle s’en est tirée avec quelques égratignures et… la peur au ventre.

De nombreux Allemands ont été tués ou faits prisonniers à cet endroit. Terrible spectacle de cadavres jonchant le sol le long des talus !

trelly 1

« Quand on est sortis, il fallait faire attention où on mettait les pieds car c’était miné ! »

Reportant à plus tard la visite à ses enfants, Gabrielle a rebroussé chemin et rencontré, sur la route du Bouley, François qui venait à ses devants. Tous deux se sont enlacés, tellement heureux de se retrouver sains et saufs.

Cet épisode de la Seconde Guerre Mondiale s’est déroulé à l’endroit baptisé depuis lors La Lande des Morts. 600 morts dont 450 Allemands et 8 civils de Trelly, environ 1000 blessés sur ce tout petit périmètre de champ de bataille.

 

 

( 14 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 15

 

 

 

                   Chapitre 15

 

             Vivre avec les envahisseurs

 

En 1944, au moment de la Libération, une centaine d’Allemands se sont réfugiés dans les bâtiments agricoles de la petite ferme pour y passer la nuit dans les tas de foin, les chefs se réservant « la bonne chambre ».

 

 

« Un jour, ils ont couru après un de nos veaux, en vain. Alors ils se sont rabattus sur cinq de nos poules, les ont juste plumées et mises à rôtir dans la cheminée sans les vider ! », s’étonnait encore la vieille dame, soixante années après l’invasion germanique.poules

« Une autre fois, ils m’ont obligée à laver leur linge et à l’étendre. Ils fournissaient le savon, et du bon ! Nous qui devions fabriquer le nôtre avec les moyens du bord (de la soude, des feuilles de lierre et autre chose dont je ne me souviens plus…).Fernande, la voisine, a été plus fine que moi. Elle a gardé le savon en disant que l’animal ! lui avait échappé dans le lavoir ».savon allemand

Savez-vous qu’on lavait, à cette époque, le linge à chaud, surtout les draps, avec l’eau de la marmite ou lessiveuse posée sur le trépied dans la cheminée et chauffée par un généreux feu de bois ? Je me souviens aussi avoir entièrement lavé mouchoirs de coton et chaussettes (nous, les plus jeunes, on ne nous confiait que des morceaux à notre taille et peu fragiles au cas où …) au douit (lavage, rinçage, essorage).

Petit savon allemand 1944, n'ayant jamais servi. Merci au site "maquettes militaires"

Petit savon allemand 1944, n’ayant jamais servi. Merci au site « maquettes militaires »

 

 

 

Généralement on rinçait à froid, au « douit » ou lavoir, au toit de tôle rouillée, les genoux posés dans la case sur une couche de paille, cette case en bois, caisse avec un côté ouvert, isolant les basses articulations du froid. L’hiver, un seau d’eau tiédie, près de la case, était le bienvenu pour y plonger les mains rougies par le froid.

« Avez-vous connu Angéline ? Ses mains étaient rongées par le savon. Nous, on lavait une fois par semaine, elle, c’était tous les jours au douit ! », se rappelle-t-elle soudain.

Il fallait donc plonger le linge de corps ou les draps dans l’eau de la rivière ou du ruisseau, canalisée dans cette réserve d’eau courante puisque entrant, résidant et sortant pour rejoindre son ruisseau, avant de le remonter sur la margelle du douit et de le battre avec le battoir, « battoux » en patois local normand, une façon d’essorer le trop plein d’eau du tissu et répéter les mêmes opérations plusieurs fois de suite selon salissures. « Bas donc plus fort et ne te penche pas tant, tu vas chavirer ! », nous criait Léonie la laveuse. battoir

A la Huberdière, là où maman habitait, à deux cents mètres de chez nous, à travers champs, étant jeune fille, elle lavait à l’étang, superbe pièce d’eau de la ferme louée aux Demoiselles Simon, riches héritières habitant Donville-les-Bains.

Revenons à notre Gabrielle.

Merci à l'Amicale des buttes

Merci à l’Amicale des buttes

 

« Dans la cour de la ferme, il y avait une soixantaine de fagots faits par François, destinés à allumer le feu quotidien. Les Allemands les ont tous pris et engloutis dans le creux du fossé pour faciliter le passage de leurs camions. »

Fagots. Site Paru Vendu.

Fagots. Site Paru Vendu.

 

Quel gâchis !

Gabrielle se souvenait encore que « certains ennemis étaient très corrects, en particulier un gentil qui n’aimait pas Hitler et qui pleurait quand il évoquait ses deux petites filles là-bas en Allemagne. Mon mari non plus n’aimait pas les « Boches », se souvenant de ce qu’il avait enduré, en tant que soldat, pendant la Première Guerre Mondiale, contre eux. »

Site INA

Site INA

En 1944, les Têtes de Mort sont apparues. « Ces SS étaient durs. Un jour, un voisin qui habitait de l’autre côté de la route, ayant constaté la disparition des poires de son arbre fruitier adossé au mur mitoyen, a osé venir se plaindre au chef qui logeait chez nous. Celui-ci ne l’a pas bien reçu du tout, lui donnant deux heures pour déguerpir de sa propre maison .

Site Wikipédia

Site Wikipédia

 

Nous, on les aimait pas mais on laissait faire ! « 

La nuit, deux soldats de veille plaçaient un coussin de paille sur le seuil de la porte et passaient la nuit, assis, à surveiller la maison et le chef paisiblement assoupi dans la bonne chambre !

Gabrielle ne m’a jamais fait voir sa « bonne chambre ».

La « bonne chambre », chez nous, c’était cette pièce contenant le lit et ses deux tables de chevet en merisier, achetés dans le meilleur magasin de meubles rustiques de la région, quelques semaines avant le mariage du couple. Munie de son armoire dans le même style que les autres meubles, remplie du trousseau de draps, taies, traversins, serviettes et torchons apportés par l’épousée. Sans oublier les quelques draps finement brodés ayant appartenu aux ancêtres et dans lesquels ils n’avaient jamais dormi car n’ayant pas eu le temps de les user tous ! Et de ses portraits du grand-père Emmanuel, le mari de Louise et de l’oncle Auguste mort à Salonique en 1916. Des regards fixateurs  envahissants ou amis selon l’humeur du moment, des êtres inspirant respect et chagrin à la fois !

Une chambre dans laquelle, à l’identique de la salle à l’étage inférieur, jouxtant la cuisine dans laquelle nous ne séjournions jamais pour ne pas l’abîmer. Et dotée des beaux buffet, vaisselier et ses services 44 ou 66 pièces flambant neufs dont on se servait une fois l’an, ses autres services plus ou moins dépareillés ayant appartenu à la tante Euphrasie ou à l’arrière grand-mère Louise, la cafetière à l’anse recollée, veuve de deux de ses tasses, le dessous de plat musical écorné trônant au beau milieu de la table, pièce unique fascinante à nos yeux et oreilles de petites filles ! La collection de pichets d’étain rangés selon leur ordre de grandeur, à épousseter religieusement les uns après les autres, précieux gages de respect des ancêtres, table et chaises capitonnées n’ayant encore jamais vu hôtes prendre leurs repas.

dessous de plat

Je me souviens avoir eu le droit de faire mienne « la bonne chambre » lorsque j’ai eu besoin d’indépendance, dormant jusqu’alors dans la chambre commune, avec ma sœur, jouxtant celle de mes parents. Offrande de la part des parents, mettant leur chambre à coucher de mariage à la disposition de leur aînée.   

 

( 13 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 14

                      Chapitre 14

 

             Carrier, un métier de forçat !

 

François a eu sous ses ordres jusqu’à 16 carriers dont « une femme costaude qui cassait son mètre de pierre à 4 dans la journée. C’était une femme capable. J’sais plus son nom », avoue Gabrielle. Aimé et respecté de ses ouvriers, François n’a jamais reçu un coup de poing de leur part. Et pourtant pour casser du caillou toute la journée, il fallait presque être forçat ! Dans quel état d’esprit étaient-ils lorsque, la pioche en l’air vivement empoignée, les hommes s’apprêtaient à frapper vigoureusement le bloc de pierre ?

Charles Péguy a été l'un des premiers tués de la Première Guerre Mondiale puisque le 5 septembre 1914 à 41 ans.

Charles Péguy a été l’un des premiers tués de la Première Guerre Mondiale puisque le 5 septembre 1914 à 41 ans.

Tels dans la fable du casseur de cailloux attribuée à l’écrivain Charles Péguy (1873- septembre 1914 à la guerre)

Charles Péguy, en pèlerinage à Chartres, voit un homme suant, fatigué qui casse des cailloux au bord de la route. Péguy s’approche de l’homme et lui demande :
« Qu’est-ce que vous faites, monsieur ?
- Je casse des cailloux, c’est dur, j’ai mal au dos, j’ai chaud, j’ai soif… Je fais un sous-métier, je suis un soushomme…»
Péguy continue sa route et rencontre un autre casseur de cailloux qui lui, n’a pas l’air d’aller mal. À la même question de Péguy, il répond :
« Eh bien, je gagne ma vie. Je casse des cailloux. Je ne connais pas d’autre métier pour nourrir ma famille et je suis bien content d’avoir trouvé celui-là. »
Alors, Péguy tourne la tête et voit un homme, un peu plus loin, qui travaille dans la bonne humeur. À la question de l’écrivain étonné, il répond :
« Ce que je fais, moi, monsieur ? Je construis une cathédrale ! »

Certes la vie de carrier était peu enviable : métier dur, peu rémunéré, conditions d’hébergement et de confort rudimentaires, promiscuité dans un petit local, l’alcool aidant souvent à passer la soirée et tenir le coup.

Le sarrasin ou blé noir était très utilisé dans la confection des galettes quotidiennement mangées à la table des paysans.

Le sarrasin ou blé noir était très utilisé dans la confection des galettes quotidiennement mangées à la table des paysans.

 

Maman se souvient que, lors des corvées de batterie de sarrasin à la ferme, les ouvriers carriers venaient, à plusieurs, se joindre aux travailleurs. Ils étaient ainsi assurés, ce jour-là, de bénéficier d’un bon et copieux repas chaud.

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Mal vêtus, mal chaussés, les hommes effrayaient la petite fille de cinq ans (maman), c’était en 1928, qui les croisait sur son chemin en rentrant de l’école. Eux se dirigeaient tous vers le même but : un des cafés dans lequel les casseurs de caillou pourraient oublier leurs pénibles conditions de vie en les noyant dans l’alcool.

Agrémentées d'un œuf,d'un morceau de lard, de confiture ou de miel, trempées dans le cidre doux en automne.

Agrémentées d’un œuf,d’un morceau de lard, de confiture ou de miel, trempées dans le cidre doux en automne.

« François a tout arrêté en 1936, à cause de sa femme qui buvait. Il est revenu tous les jours sur les lieux du dur labeur puisqu’il a continué à extraire, seul, du caillou dans cette carrière tant aimée.

« je devrais être enterré dans ma carrière ! », soupirait-il parfois.

« En 1939 ou 1940, François venait de recevoir une caisse de dynamite à utiliser pour briser les énormes blocs de pierre. Les Allemands la lui ont volée et c’est à partir de cet incident qu’il a tout stoppé. Il continuait cependant à s’y rendre chaque jour puisqu’il y exploitait les terres en propriété et celles louées aux voisins.»

 

 

( 12 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 13

                      Chapitre 13

 

             Evacuation miraculeuse

 

Un énorme trou d’eau auquel s’ajoutait l’impossibilité de retrouver le tuyau d’évacuation : il y avait danger d’inondation de la route. Il fallait faire évacuer cette mare !

La grotte d'Ouville dédiée à la Vierge et construite en remerciement de protection à l'issue de la 2nd guerre mondiale.

La grotte d’Ouville dédiée à la Vierge et construite en remerciement de protection à l’issue de la 2nd guerre mondiale.

 

A cette époque, le caillou prélevé à la carrière était destiné à la construction de la grotte pieuse d’Ouville. Gabrielle implora, à tout hasard, la Dame en l’honneur de laquelle cette grotte allait être érigée. Juste ciel ! A ce moment précis, le tuyau fut débouché. François eut à peine le temps de tendre la main à son épouse et de la remonter précipitamment, lui évitant ainsi de prendre un bain forcé. Des mètres cubes d’eau s’évacuèrent à la hâte, emplissant le ruisseau proche d’un liquide mêlé de rouille longtemps contenue dans le tuyau et qui serait fatal à bon nombre de poissons.

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Il a fallu rapidement demander à Charles, un voisin, d’apporter ses outils pour le débouchage des ponts : il y avait danger pour les usagers de la route inondée.

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Gabrielle n’oublia pas de remercier la sainte Vierge pour son bon coup de main dans cette affaire.

Quant à la grotte d’Ouville, les deux époux regrettèrent que les belles pierres fournies par François et ses carriers aient été posées à l’envers, les arêtes les plus harmonieuses se retrouvant cachées.

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( 9 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 12

                                          

                      Chapitre 12

 

             La carrière de la Hersière

 

 

La Hersière, c’est le lieu-dit, à 2 kilomètres de chez nous, où se trouvait la carrière de François.

carrière 12

Dans les années 1920, le carrier, tout juste arrivé de sa Bretagne natale, l’a achetée à Girard et Fossey, du Calvados.

« Une carrière ouverte en 1847″, note l’abbé Legoupil, page 43, dans son fascicule sur l’Histoire de Saint-Denis-le-Vêtu, « pour donner du travail aux indigents et aux chômeurs de la commune. » Des pierres provenant de la carrière serviront à construire les murs du cimetière et la nouvelle école.

La matière première peu rare que ce Breton a trouvée ici lui a permis de travailler pour survivre, d’abord en utilisant une brouette en tant qu’outil de transport puis un mulet qu’il a acquis pour livrer plus facilement la pierre qu’il fallait d’abord casser, ensuite mesurer selon la surface du caillou (pierre à 4 ou à 7, tout venant …), enfin porter à l’endroit souhaité, matériau destiné à la construction et à l’entretien des routes ou encore à l’édification des maisons.

cailloux

« Il a commencé à extraire à (près de) la route puis il a continué à avancer son chantier en creusant, ce qui a formé une mare. C’était presque grand comme une piscine de 5 ou 6 mètres de haut. J’y ai même vu une femme de la commune voisine, une corde autour de la taille, s’y baigner, profitant de l’agréable température de l’eau tiédie par le soleil », se souvenait encore Gabrielle, intarissable. Tous deux, François et elle, ont durement peiné pour expulser l’eau du trou de la carrière. Tous les jours, ils y travaillaient afin de retrouver le tuyau d’évacuation. « Y avait Jacques le Serbe qui venait aider. Ils enfonçaient une gaule aboutée avec de la ficelle à une autre gaule et ainsi de suite jusqu’à sa sortie à l’autre bout », comme si elle y était encore à les regarder faire et les encourager ! La gaule est une grande perche, un long bâton en bois (gaule à pommes, gaule à pêche…).

( 8 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 11

 

 

                    Chapitre 11

 

             Enfin un rayon de soleil  

 

Vous vous souvenez que Gabrielle a bien hésité avant d’accepter la place de servante chez ce veuf qu’était devenu François et qui n’arrivait plus à gérer seul sa vie familiale et son métier.

carrière 11

Elle est arrivée neuf mois après la mort du petit René, ses filles jumelles sous les bras. 

Bien sûr il y avait fort à faire à cause du grand laisser-aller des années précédentes. Des journées entières et souvent des nuits de raccommodage des habits et de remise en état de toute la maisonnée.

Et puis cet homme si agréable, qui lui parlait gentiment et qui lui proposa, quelques mois plus tard, d’unir, en 1939, leurs deux solitudes, pourquoi pas ?

Un oui de soulagement et d’espoir enfin possible, d’une vie apaisée ! 

Quatre enfants désormais à la maison : Gabrielle, 14 ans et André 13 ans, les enfants que François avait eus avec Marie-Louise et puis les jumelles de Gabrielle, Germaine et Yvette, 3 ans. Certes le labeur ne manquait pas. En plus il y avait la ferme à faire valoir : quelques champs éparpillés achetés et d’autres en location, deux ou trois vaches et les veaux.

alliances

Le mariage a eu lieu en 1939.

En 1942 leur est né Jean, le garçon de l’amour retrouvé après tant de souffrances. Adoré du papa et de la maman, c’était un enfant charmant, qui le leur rendait bien !

( 7 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 10

                                  

               Chapitre 10

     

           Malheurs en cascade

 carrière 10

L’alcool étant devenu la raison de vivre de Marie-Louise, ce qui devait arriver arriva en 1936.

Elle était tout juste âgée de 35 ans.

Après deux jours d’hospitalisation à Coutances, la pauvre femme décédait et était inhumée au cimetière de cette même ville.

croix

1936 : vous vous souvenez ? L’année où Gabrielle donnait naissance à ses jumelles :

« La vie et la mort sont soumises à la destinée. »
Citation de Georges Clemenceau; Le voile du bonheur (1901).

 

 

 

François restait seul avec ses trois enfants, respectivement âgés de 11, 10 et 9 ans.

Deux années plus tard, le petit dernier, René, décédait le jour de sa douzième année.

« François me racontait qu’il le veillait toute la nuit, occupé au travail de la carrière le jour », soulignait tristement Gabrielle.

( 6 mai, 2016 )

Gabrielle chapitre 9

                 Chapitre 9

             Malheureux mariage

 

Trois enfants vont naître de leur union, au village du Bouley, dans une très humble maison proche de la carrière. Un enfant par an de 1925 à 1927. Prénommés Gabrielle, André et René. Aucune contraception possible à cette époque !

Les locaux dans lesquels les ouvriers carriers étaient logés.

Les locaux dans lesquels les ouvriers carriers étaient logés.

Eliane, la cousine germaine de maman, se souvient de leurs jolies petites têtes frisées de jeunes enfants qui fréquentaient l’école communale.

Comme plusieurs de leurs petits camarades, les bambins auraient pu rester déjeuner le midi à la cantine, moyennant une petite somme d’argent que Marie-Louise, la mère devenue indigne, toujours assoiffée, préférait dépenser  en « goutte ».

calvados

La « goutte », terme patois pour désigner cet alcool fort issu de la pomme et du cidre, appelé Calvados, ou calva ou encore eau-de-vie, plus vulgairement gnôle ou tord-boyaux.plume sergent major

Il me revient en mémoire cette phrase inscrite sur le tableau noir de l’école des filles, régulièrement découverte le matin en tant que sujet de leçon de morale à expliquer et à recopier, de sa plus belle écriture, à l’aide de la plume molle ou dure Sergent-Major trempée dans l’encre violette, à essuyer ensuite avec le buvard rose :

« L’eau-de-vie devrait s’appeler l’eau-de-mort ».

buvard

Une fois les trois petits élèves revenus à la maison sise à deux bons kilomètres de la demeure familiale, la marâtre les enfermait dans un tonneau, le temps du repas de François, non prévenu de la situation. Les bambins, affolés par la promesse d’une friction aux orties s’ils parlaient, restaient muets, blottis les uns contre les autres, dans la sordide cachette et repartaient, le ventre vide, vers l’école communale.

( 5 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 8

             

                               Chapitre 8

 

                   Trop belle Marie-Louise

 

L'un des cafés du bourg

L’un des cafés du bourg

L’a-t-il rencontrée dans un des cafés du bourg ou à celui du Bouley ou encore à l’autre de la Tasterie, deux hameaux éloignés d’environ 1 km du centre de la commune ?

Le café de la Tasterie, sur la route de Roncey

Le café de la Tasterie, sur la route de Roncey

calvados

Car il n’en manquait pas, de ces endroits dans lesquels les hommes, après leur journée de dur labeur de carrier, de commis, de journalier ou de cantonnier, venaient boire un p’tit coup et faire la causette, en bref passer un bout de soirée, ou la soirée tout entière, lorsque ni épouse ni série télévisée ! ne les attendait à la maison. Et si, de plus se trouvaient quelques jolies filles au bistrot, on faisait plus ample connaissance !

Pensez ! En 1910, la France comptait plus de 500 000 bistrots, dont cinq à Saint-Denis-le-Vêtu, pour 42 millions d’habitants. Aujourd’hui, il n’en reste que 30 000 pour une population de 60 millions de personnes !

François a tout de suite été séduit par cette grande jeune fille de 19 printemps, belle et aguicheuse. Marie-Louise était bonne à la Hersière, la ferme la plus proche de la carrière dans laquelle travaillait le Breton, de 12 années son aîné. 

Née à Torigny en 1905, Marie-Louise était la fille de forains qui sillonnaient la région au rythme des fêtes foraines. Ses parents tous deux décédés, elle a dû trouver cette place de servante pour survivre. Emballé, François lui a vite proposé le mariage, pensant qu’elle était sa perle rare.

Le père d'Eliane, présent au mariage, juste au-dessus de la mariée, avait conservé la photo.

Le père d’Eliane, présent au mariage, juste au-dessus de la mariée, avait conservé la photo.

En 1924, la noce a été célébrée à Saint-Denis-le-Vêtu. Sur le registre d’état-civil , pour la mariée une signature très maladroite. Savait-elle lire et écrire ?

Premier témoin, une certaine Thaïse, sans profession, le second étant le secrétaire de mairie, juste sous la main en cet endroit.

Gabrielle m’a confié en secret que le futur époux avait les larmes aux yeux quand il a prononcé le « oui », n’osant plus faire marche arrière,  ayant hélas déjà constaté que cette fille n’était pas faite pour lui. « Elle était un peu méchante, aimait faire la java, atticheuse avec les autres carriers et appréciant déjà bien la boisson ».

carrière 8 o 

Maman se souvenait l’avoir rencontrée, arborant de grands anneaux aux oreilles, vêtue de tenues provoquantes.

( 4 mai, 2016 )

Chapitre 7 François, le Breton

                    Chapitre 7

 

                François, le Breton

 

Gabrielle a bien hésité avant d’entrer dans la vie de François. Car aller travailler en tant que servante chez un veuf pouvait être dangereux.

Qui donc était ce François, même pas du pays ?

Né dans les Côtes du Nord (devenues Côtes d’Armor en 1990), ce Breton pur souche avait passé son enfance près de Jean-Marie et Marie-Anne, ses parents dans la commune de Kergrist—Moëlou, plus de 2000 habitants à l’époque, aujourd’hui 600, dans l’arrondissement de Guingamp et le canton de Rostronen. 

L'église et le calvaire bretons de Kergrist

L’église et le calvaire bretons de Kergrist

Comme tous les jeunes de la classe 1913, le Kergristois avait fait la Grande Guerre et évoquait parfois ce fichu temps avec Gabrielle qui se souvenait : « Un jour, pour ne pas être fait prisonnier, ça se passait dans le bas de la France, François a lancé son fusil de l’autre côté de la rivière et a nagé jusqu’à la rive opposée, passant ainsi en pays libre et échappant aux ennemis ».

A peine revenu de guerre, le pauvre jeune homme a dû repartir au Maroc cinq années. A cette époque les rescapés 1914-18 mariés pouvaient rentrer au pays, pas les célibataires.

La chapelle saint Lubin à Kergrist

La chapelle saint Lubin à Kergrist

Au service de la Nation de 20 à 29 ans !!

« J’ai pleuré quand il a fallu partir au Maroc », lui disait François lorsqu’il faisait le bilan de ces années de jeunesse gâchées.

En 1923 ou 1924, notre Breton est arrivé à Saint-Denis-le-Vêtu rendre visite à son frère « qui bricolait le caillou ». François s’y est mis, lui aussi et est resté.

Au fond, dans les arbres la carrière de François.

Au fond, dans les arbres la carrière de François.

Un premier mariage très malheureux allait alors bouleverser la vie du « gentil, bon, doux et patient François », les exacts mots de Gabrielle à l’égard de celui qu’elle ne rencontrerait qu’une quinzaine d’années plus tard.

( 3 mai, 2016 )

Gabrielle chapitre 6

 

                   Chapitre 6

 

             « Ca a cassé avant ! »

carrière 5

 

En 1936, Gabrielle a donné le jour à ses deux filles jumelles. « Le mariage avec le père n’a pas eu lieu ! Ca a cassé avant ! », avouait-elle.

Ensuite elle a épousé un autre gars dont la fin de vie s’est achevée tragiquement.

Pendant une banale opération de l’appendicite, un drame s’est produit dans le local de la buanderie situé juste au-dessous de la salle d’opération.

Gabrielle se souvenait encore du bruit qu’avait fait l’explosion de la chaudière.

« Le chirurgien au travail a dû perforer l’intestin de mon mari. Le pauvre homme est mort des suites de cette maladresse, neuf mois plus tard. Pourtant nous avons tant prié ! », confiait-elle tristement.

 

Et ces draps immaculés, finement brodés, désormais maculés de souffrance dans lesquels elle rêvait de dormir avec son amour jusqu’à la fin de ses jours !

( 2 mai, 2016 )

Gabrielle Chapitre 5

                       Chapitre 5

 

                 

 

                  Le trousseau

 

Quand Gabrielle commença-t-elle à faire son trousseau ?

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Mit-elle ses premiers sous gagnés dans l’achat de la toile ?

Ou bien ses parents lui achetèrent-ils la solide toile tissée main, au mètre,  en 90 cm ou 1 m de large car tissée sur petit métier ?

A comme Angélina, ma grand-mère maternelle

A comme Angélina, ma grand-mère maternelle

Il fallait quatre douzaines de draps à la future épousée pour la constitution du trousseau. Pas moins. Sans compter les taies d’oreiller et de traversin, les serviettes de toilette et leurs gants ainsi que la collection de torchons.

Une fois la toile achetée, l’on devait donc surjeter (coudre ensemble) deux largeurs pour obtenir celle d’un drap convenant à un lit deux personnes.

F comme Fauchon, son nom de jeune fille

F comme Fauchon, son nom de jeune fille

Draps de lin, coton ou métis (mélange de lin et coton rendant l’étoffe plus solide) ou encore draps en toile de chanvre (le lin du pauvre) ?

Enfin ne pas oublier les lettres de marquage en fil de coton blanc, le G enlacé dans le T.

MT Une autre broderie d'une ancêtre trisaïeule

MT Une autre broderie d’une ancêtre trisaïeule

Tant de nombreuses heures de patience, l’aiguille de coton à la main, sur ce drap virginal, à broder en rêvant au prince charmant qui se glisserait dedans avec la petite paysanne bonne à tout faire !

( 28 avril, 2016 )

Gabrielle Chapitre 4

                                                  

 

                         Chapitre 4

 

                    Bonne à tout faire

 

Est ensuite venue l’heure de quitter le cocon familial, la ferme n’étant pas assez grande pour fournir du travail à tout le monde.

carrière 4

A la date anniversaire de ses douze printemps, Gabrielle est partie bonne, servante si vous préférez, dans une autre ferme, à Fleury.

La frêle fillette partait en sabots chercher l’eau au puits, le jouquet sur les tendres et fragiles épaules et revenait, les pieds nageant dans les souliers de bois à la paille trempée, le trop plein des seaux s’y étant déversé. 

jouquet

Le jouquet, cette pièce de bois, munie de deux chaînes pendant aux extrémités, que l’on plaçait sur les épaules de façon à porter plus facilement deux seaux, le poids des contenants pleins étant mieux réparti sur l’ensemble du dos.

joug

Tout était différent à cette époque. En janvier, il fallait encore ramasser les pommes, tant les clos (vergers) étaient nombreux.

Les

conditions météorologiques différaient, les hivers plus rigoureux. Dès le mois de novembre, il n’y avait plus d’herbe dans les champs pour nourrir les vaches que l’on rentrait alors à l’étable. « Vider le fumier tous les jours, couper les betteraves et les leur donner en complément du foin au râtelier, c’était mes tâches quotidiennes », note encore Gabrielle.betteraves fourragères

«Pendant les périodes de gel et de neige, on ferrait les chevaux « à glace », les caboches (clous) des fers utilisées étant plus grosses et accrochant mieux dans la neige, pour leur éviter la glissade.fers à cheval

Quand il neigeait, les flocons tombaient dru, tenaient au sol et, le lendemain matin, il y en avait bien soixante centimètres. Alors on dégageait, avec le truble (mot patois pour désigner la pelle  à pommes), un sentier d’accès aux bâtiments. Ca bottait sous les souliers et nous faisait des sabots hauts ! » 

truble

 

( 27 avril, 2016 )

Gabrielle Chapitre 3

                                            

                       Chapitre 3

 

           Enfance et pré-adolescence

 

Les parents de Gabrielle, après avoir vécu quelques années à Saint-Jean-de-la Haize, partirent sur une ferme un peu plus grande à La Lande d’Airou. Ils y exploitaient une centaine de vergées, avaient une dizaine de vaches et trois chevaux dont une jument bien docile qui se laissait facilement traire.

 carrière 3

Gabrielle, fragile des bronches et souvent malade, garde le brûlant souvenir de la satanée teinture d’iode appliquée, à l’aide d’une plume de volaille, sur la peau du dos, remède violemment réchauffant.

Ancien flacon de teinture d'iode

Ancien flacon de teinture d’iode

A l’école elle allait à petits pieds, celle des filles exigeant un parcours plus important que le chemin des garçons, plus veinards.

Quand elle atteignit ses huit ans, elle partit avec ses six frères et sœurs, vers une autre ferme, un peu plus grande, au Mesnil-Garnier.

Du temps de la Grande Guerre, la vieille dame évoque les jours de marché à Villedieu-les-Poêles. Les pleurs sur les visages rencontrés des mamans vêtues de noir signifiaient la perte d’un enfant récemment tué au combat.

« Ca nous marquait, nous, les petits, de voir tant de gens en larmes ! ».

Du haut de ses toutes jeunes années, la fillette découvrait le malheur des autres.

( 26 avril, 2016 )

Gabrielle Chapitre 2

                         Chapitre 2

 

                Vies d’enfants si fragiles

carrière chap 2 

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ui eût cru qu’un bébé d’une livre et demie (750 g) pourrait survivre dans les années 1910 ?

Le frère jumeau de Gabrielle devait être de constitution robuste pour se frayer un chemin dans la vie avec un tel handicap de départ ! Est-ce le lait de jument, si sucré, dont leur mère les a nourris, son frère et elle, et dont elle a encore le goût en bouche, qui les a sauvés ?

Quand, à son tour, elle a donné naissance à ses jumelles, cinq livres (2500 g) les deux, les couveuses n’existaient évidemment pas.

Pour laisser au chaud les petites, la confiante maman a vite tricoté des langes et des chemises en vraie laine de brebis, actionnant vivement les aiguilles fabriquées par elle, choisies dans les plus fines et jolies branches prélevées dans les fagots de noisetier liés par l’époux l’hiver précédent.

Nourries de son lait, elles ont grandi, bien à l’abri dans leurs habits de gros tricot aéré pour laisser respirer leurs frêles peaux. Le docteur ne pouvait que constater les bienfaits de ce tissu et disait, à chacune de ses visites : « ça sauve bien des bébés ! ».

( 25 avril, 2016 )

Gabrielle- Intro et chapitre 1

 L’hiver 2004, j’ai eu la joie de rencontrer Gabrielle, une dame très âgée, au passé riche en événements dramatiques, joyeux ou fort tristes. Humble vie d’épouse de carrier, « carrioux » comme on disait en patois.

Puisque la mode est aux feuilletons, je propose aux quelques  fidèles lecteurs et lectrices de mon blog d’évoquer cette vie dont  j’ai pu recueillir le témoignage, avant la disparition de Gabrielle, peu d’années après.  Peu ou pas de photos.  Une douzaine de chapitres. Aucun nom de famille, aucun nom de lieu précis sauf celui de la carrière de Saint-Denis-le-Vêtu, aujourd’hui désaffectée depuis longtemps et qu’ont envahi bois et taillis, dans ou près de laquelle se déroule une partie de l’histoire.   

Les photos des paysages ont été prises sur les lieux ou aux alentours de la carrière exploitée par François, le patron carrier, le mari de Gabrielle.

carrière 1

                  

                                     Chapitre 1

           

           Première rencontre

 

 

 

A l’automne de l’année 1910, dans une petite commune toute proche  d’Avranches, est née Gabrielle, suivie, à quelques minutes d’intervalle, de son frère jumeau, derniers-nés d’une famille de 7 enfants qui comptait une autre paire de jumeaux (garçon et fille également). Une sœur aînée, âgée de 98 ans aujourd’hui, vit encore chez une fille et le dernier frère est décédé il y a 6 ans.

 

 

Petite dame de 93 printemps, Gabrielle vit seule dans sa modeste maison de campagne, non loin de Coutances. Un feu, unique chauffage, l’hiver, crépite dans la cheminée surélevée pour éviter que la fumée envahisse la pièce.

Gabrielle est encore très alerte et, à mon arrivée, débarrasse prestement les restes de son frugal repas.  Un coup de chiffon sur le tapis et nous voilà prêtes pour une longue conversation passionnante. Le temps n’a plus de prise sur nous. Nous partons vers une époque lointaine, riche en souvenirs qui remontent peu à peu à la mémoire de Gabrielle.

« L’âme rurale a en elle toutes les fondations », disait Gaston Roupnel.

( 23 avril, 2016 )

Etre vivant ou steak saignant ?

Au loin, dans l’herbe rase du champ voisin, j’aperçois une tache blanche. Future cataracte ou yeux mal éveillés, je distingue à peine de qui il s’agit. Sac plastique à engrais ? Eclat d’astéroïde ? Gros chat blotti, chassant ?

Je m’approche de la clôture et découvre un petit veau quasi tout blanc dormant paisiblement, juste né de cette nuit. A quelques pas de là, sa maman broute en le bien surveillant.

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Mystère de la naissance, joies de la maternité pour nous les mammifères animaux et humains !

Une belle journée s’offre à cette vache et son bébé, partagée entre longues siestes et tétées au pis gonflé de bon lait tiède.

A moins que …, à moins que …

Ce soir, suis retournée au champ pour la balade avec mes amis chiens.

Le petit reposait sur une couche du foin tombé du râtelier. Maman et ses copines grignotaient l’herbe séche.

Le merle noir lançait sa mélodie, du sommet du grand chêne avant d’aller dormir. Tout était calme pur, douceur, amour, tendresse et noble paix pour cette nuit encore.

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Ce matin, le petit était occupé à téter. La grande vache blanche attendait patiemment qu’il ait bu sa ration. Lui enfin repu, la maman reprendrait son broutage interrompu.

Vision d’un paradis sur terre, sans prédateurs, oserais-je dire sans la plupart des humains !

Trois hommes sont passés sur le chemin. Se sont dirigés vers le champ pour s’emparer de la maman et du bébé, les rapprochant de la stabulation, future prison du petit et usine à lait pour la mère.

J’ai encore eu la joie de les voir ensemble jusqu’à la traite du soir vers 18h. Si éphémère joie, déjà salie par le sort à venir. La vie en dents de scie, toujours et encore : l’on rit et puis l’on pleure….

Ensuite l’air s’est empli d’insistants meuglements, de hurlements lugubres, d’appels se répondant, de cris s’éternisant, de plaintes incessantes.

Ils ont passé la nuit à chercher sans comprendre, se chercher sans se voir, à pleurer leur malheur, à gémir de douleur…

Dans l’indifférence générale…, les hommes s’endormant du sommeil du juste, du tellement cruel, pour la bonne cause, le fric et le gros steak à dévorer…

Et dans ce steak saignant, vivait un petit veau trop tôt séparé de sa mère et qui l’a tant pleurée ….

Et dans ces grasses tripes, vous mangerez la mère qui a tant pleuré ses petits !

Dessins pris sur site de coloriage.

 

( 23 avril, 2016 )

Et si Pandore avait…

Pour la revue Les cahiers d’Equinoxe, j’ai écrit un petit article sans prétention sur le thème conseillé : la Grèce. Voyageons un peu sans bagages ! 

 

 

 La une de couverture du livre d’Histoire de ma classe de sixième.

La une de couverture du livre d’Histoire de ma classe de sixième.

                              

Docile telle une élève venant de découvrir le sujet de sa rédaction, au risque de paraître ridicule je vais l’aborder, en avouant que je ne suis jamais allée en Grèce et n’irai probablement jamais.

Pour me consoler, je me dis que « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité », dixit Châteaubriand.

La Grèce, son ciel éternellement bleu, sa mer limpide, son sirtaki, ses îles et ruines de temples aux colonnes dressées, Nana Mouskouri, Georges Moustaki, Mélina Mercouri et les Papandréou, les Papadopoulos, le roi Constantin et sa jeune reine Anne-Marie puis le régime des dictateurs, Aphrodite, Zeus, Poséidon, Apollon et Dionysos, le tout dans un joyeux mélange. Un mot de cinq lettres  chargé  d’images passe-partout et d’un seul souvenir de petite fille que je vais évoquer.

Constantin et Anne-Marie

Un pays découvert en classe de 6ème, il y a plus d’un demi-siècle, au travers de mon livre d’Histoire intitulé « Orient et Grèce », publié  sous la direction de Joseph Sécher aux Editions J. De Gigord. 

En le feuilletant plus d’un demi-siècle plus tard, je m’aperçois que j’en ai retenu si peu de choses ! Rien de la Guerre du Péloponèse, de la chute d’Athènes, du siècle de Périclès et des Guerres Médiques. Rien non plus des colonies grecques, de la civilisation ionienne ou de la Confédération de Délos. Tout juste âgée de 11 ans, j’étais davantage préoccupée par des histoires ou légendes dans l’Histoire, moins compliquées, plus évocatrices.

Il ne me reste donc de ce livre que cette vague histoire  de la boîte de Pandore.

boîte

Qu’était-ce donc, cette boîte ? Je ne connaissais des boîtes que ces contenants de chaussures nouvellement achetées, cette caissette en bois dans laquelle je glissais, le dimanche soir, avant de quitter ma famille pour deux semaines d’internat, la base de mes goûters : biscottes, chocolat en tablette, tube de lait Nestlé sucré, pot de beurre et autres douceurs. Une boîte, peut-être un cadeau-mystère d’anniversaire ou de Noël, ou encore la boîte à outils de mon père ou celle à couture de grand-mère Louise. Que pouvait donc cacher Pandore dans cette boîte ?

Je me souviens être souvent revenue sur ce paragraphe, parce que mystérieux objet à l’étrange contenu.

J’avoue que, si Bruno n’avait pas suggéré ce thème pour les Carnets d’Equinoxe, je n’aurais jamais retrouvé l’exact contenu du coffret de la dame d’argile.

Que cachait donc Pandore dans cette boîte ?

Intermède-devinette-question à dix drachmes, vingt didrachmes, cinq tétradrachmes, allons jusqu’à un talent d’une valeur de six mille drachmes ! A vous de répondre ! Silence ?

 

Tétradrachmes de la Grèce antique

Tétradrachmes de la Grèce antique

 

Au grenier j’ai retrouvé le manuel d’Histoire et y ai découvert, à la page 110, l’histoire de cette satanée Pandore qui a, un jour, désobéi et  provoqué tous les malheurs que, encore en  ce vingt-et-unième siècle, nous devons subir !

Tétradrachmes à la chouette

Tétradrachmes à la chouette

Toujours tellement d’actualité, cette urne que reçut la femme façonnée d’argile et d’eau, dotée de tous les traits de caractère d’une femme, bons ou mauvais et de tous les dons, qu’Epiméthée, le frère de Prométhée épousa, dit la légende de la mythologie grecque.

Un récipient dans lequel étaient conservés tous les maux de l’humanité (vieillesse, maladie, famine, tromperie, vice, passion, guerre, folie, misère). Avec l’interdiction d’ouvrir cette urne, sa vie durante.

 

Vous devinerez la suite. La vilaine curieuse, au soulever du couvercle, vit s’envoler tous les maux vers la Terre et refermant précipitamment le récipient sur l’ordre de Zeus, en n’y retenant, au fond du contenant, que l’Espérance, captive à tout jamais.

Et si la femme de terre et d’eau n’avait pas soulevé le capuchon, où donc en serions-nous aujourd’hui ?

Photo empruntée sur Wikipédia, l’Encyclopédie Libre. Toile de John William Waterhouse (1849-1917), peintre britannique célèbre pour ses tableaux de femmes issues de la mythologie.

Photo empruntée sur Wikipédia, l’Encyclopédie Libre. Toile de John William Waterhouse (1849-1917), peintre britannique célèbre pour ses tableaux de femmes issues de la mythologie.

Je sais, ce n’est qu’une légende de la mythologie grecque. Quant à celui qui l’a racontée ou posée sur manuscrit, était-il, lui aussi, écœuré des viles actions commises par les hommes de son époque, viles actions toujours perpétrées depuis lors et dont les médias, à longueur de  journaux, nous rebattent oreilles et yeux ?

Un bon conseil : si jamais vous découvrez la boîte de Pandore, courez chercher un pied de biche et ouvrez le couvercle pour que soit enfin libérée l’Espérance, cette foi en un monde meilleur, sans attentats, guerres, famines, tsunamis, épidémies, barbarie,trahisons, cruautés, mensonges et autres cataclysmes.

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